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9 livres qui swinguent pour les amoureux du jazz

Arnaud Idelon By Arnaud Idelon Published on October 31, 2017

Si le jazz a su inspirer le cinéma à maintes reprises (Bird, Round Midnight, Chico & Rita, Cotton Club, Whiplash, Born to be blue… pour ne citer que des chefs-d’oeuvre), la « musique du diable » est également un motif incontournable de la littérature. De quoi nous donner l’envie d’une sélection – hautement subjective et lacunaire – de ces livres qui font du jazz leur objet, mais également leur personnage, leur décor, leur fil rouge voire leur structure narrative. Petit tout d’horizon de ces livres qui fleurent bon le swing ou le be-bop. Deux lignes de force : en premier lieu des intrigues qui explorent les liens entre le mouvement musical et la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, en second lieu des livres pour lesquels l’objet jazz a été contagieux, insufflant aux pages une musique propre, faite de syncopes, de variations et d’envolées de cuivres. 

Be-bop, Christian Gailly 

Écrivain fan de jazz (et de classique, après un roman sur Mozart), l’auteur d’Un soir au club signe avec Be-Bop un livre qui pue, littéralement, la musique du diable. Il faut dire qu’en termes d’odeur on est servis puisque Lorettu, héros ordinaire de ce roman, saxophoniste alto à ses heures, sort d’une longue période de chômage en signant pour un contrat de plombier de l’extrême, voué à l’assainissement des plomberies douteuses et au pompage de surplus stagnants. 

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Au bord du tranquille Lac Léman, Lorettu tombe en amour d’une frigide cougar aux grands airs, dont la progéniture d’un mariage ancien s’avère libidineuse à souhait, provocante à toute heure et un rien nymphomane. Le décor est planté et Be-Bop avait tout pour partir en vaudeville gouailleur, mais Christian Gailly, en bon soliste, sait nous surprendre au détour d’une gamme pour faire rebondir l’intrigue sur une ligne improvisée. 

En cours d’opération débouchage, Lorettu rencontre Paul, mélomane averti et sax ténor présentant une ressemblance ténue avec Coltrane. Ni une ni deux, les deux cuivres deviennent larrons et le récit se meut en jouissif bœuf où les personnages se croisent et s’entrecroisent, chaloupent à l’envi au gré des soubresauts de l’intrigue et des improvisations d’un auteur qui navigue à vue, comme ivre de son pouvoir narratif, jouant avec un plaisir non dissimulé à sortir du cadre qu’il avait posé. Roman sur le be-bop, Be-Bop en est une belle métaphore. De l’art de faire sonner les mots.

Le Roman du jazz (III), Philippe Gumplowicz

Et si le jazz devenait personnage d’un roman ? C’est le programme que nous propose Philippe Gumplowicz, professeur de musicologie à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris, qui ne semblait pas prédestiné à embrasser la fiction. 

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Détrompez-vous, le scientifique a de belles skills romanesques et nous régale dans son Roman du jazz en jouant avec les codes du roman initiatique. On suit l’enfance et l’adolescence de Jazz, balloté entre Kansas City et Chicago, New York et Paris. On fait la rencontre de ses cousins, oncles et tantes aux noms illustres (Parker, Davis, Coltrane…) aux côtés de deux personnages de fiction : un mélomane afro à la grande sensiblerie et un Juif allemand émigré qui révise son Malcom X. 

Entre ces deux figures hautes en couleur, on navigue entre histoire et fiction, étude et récit, jazz et Jazz. La formule est habile et Philippe Gumplowicz embarque avec lui un lecteur qui se perd avec délices dans une foule d’anecdotes et de détails, trop réels pour être authentiques, trop épiques pour être totalement inventés. On croise une belle tripotée de monstres sacrés du jazz, des patrons de labels, des tenanciers de salles, des anonymes et à travers eux se donne à lire une page essentielle de l’histoire du jazz : sa profonde dimension politique et son lien intime avec la lutte pour les droits civiques aux États-Unis. Historien, romancier, musicologue, Gumplowicz est l’Homère de l’Odyssée Jazz.

Le Black Note, Tanguy Viel

Tanguy Viel nous avait accoutumés à des tonalités singulières, oscillant entre polar scandinave et dérive ontologique sur le réel. De Paris-Brest à Article 353 du Code Pénal, c’est toujours un Finistère pluvieux et vaguement inquiétant qui accueille des intrigues étrangement construites, comme à rebours, teintée d’une esthétique toujours très cinématographique. Ces romans-scripts se ressemblent et tissent une suite de plus en plus cohérente chez ce maître français du roman noir.

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Avec Le Black Note, son premier roman, tous les motifs, obsessions et fantômes de l’œuvre de Tanguy Viel sont en germe. Reclus dans un asile, un narrateur entame un long monologue. Il raconte l’épopée stationnaire de «Black Note », cette maison isolée sur une île dans laquelle étaient venus se perdre les membres du groupe de jazz. Tout allait bien dans cette utopie sonore rythmée par les films pointus, les lignes de coke et les jam à répétition. Ils s’étaient construit un monde à leur image et à leur mesure que rien ne pourrait venir troubler. Mais cette fuite hors-du-monde (et du réel) se paye d’un désastre le jour où un incendie ravage « Black Note » dans lequel décède Paul, le saxophoniste. 

Tout s’accélère alors et la partition parfaitement huilée laisse la place à des nuées incohérentes, autant de versions et de variations autour de ce fait divers que le narrateur relate à différentes personnes à son chevet. L’intrigue éclate avec sa vraisemblance, le réel explose et sous nos yeux prend forme une composition dysharmonique, qui embrasse la folie du narrateur. Il ne s’agit plus dès lors de tenter de recoller les morceaux d’un puzzle devenu absurde mais de se laisser bercer par les notes et leur brusques à-coups. Un roman free jazz.

Avec mon meilleur souvenir, Françoise Sagan

Bonjour tristesse fut cet enchantement précoce du verbe chez une jeune femme s’éveillant aux plaisirs du corps aux longs soirs de la Méditerranée. Avec cette tonitruante entrée en littérature, «le petit monstre » accédait très (trop ?) vite à la cour des grands et au gratin mondain : voyages en Amérique, goût du risque, amour de la vitesse et addiction aux jeux d’argent, la jeune Sagan voulait goûter à tous les excès quitte à se brûler les ailes. C’est cette carrière incandescente, faite d’envolées et de noires rechutes, que prend pour objet Sagan quelques quarante années plus tard dans Avec mon meilleur souvenir

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D’un œil mûr et lucide, emprunt d’une espiègle ironie sur ses années folles, elle entreprend une tendre remontée dans sa jeunesse. Volontiers introspectif (son appétit de vitesse, ses nuits au casino, son rapport complexe au théâtre…), Avec mon meilleur souvenir se compose de dix fragments où l’auteur invoque ses « madeleines » et écrit ses mémoires en rappelant à son bon souvenir les rencontres qui ont marqué sa vie. On y croise Orson Welles bien sûr, mais également Jean-Paul Sartre et Tennessee Williams. 

Mais le plus beau passage de ce recueil demeure pour moi le récit des instants privilégiés de ses brèves entrevues avec Billie Holiday, la diva du jazz. Sagan décrit sa fascination pour cette irrévérencieuse étoile sûre de son talent, marquant ses contemporains par sa fureur de vivre – figure dans laquelle Sagan ne manque pas de se projeter. Sa première rencontre avec Billie Holiday s’est faite dans un club country confidentiel du Connecticut (la crooneuse étant interdite de concerts à New York après quelques usages de stupéfiants). «Nous n’aurions rien rêvé de plus » explique Sagan, présentée à Billie Holiday. Quinze jours durant, Sagan vient écouter chaque nuit « celle qui était devenue son amie ». Bercée par cette voix inimitable, elle cerne à mesure la personnalité torturée de Billie :

« J’ignorais qu’elle fût un corps à vif, presque en sang, qui s’enfonçait dans la vie à travers des coups ou des caresses qu’elle défiait semblait-il par sa simple respiration. » 

Quelques années plus tard, les deux femmes se croisent à nouveau et rien n’est plus pareil. Ces quelques pages sont à elles seules une histoire du jazz, une histoire de l’Amérique. L’histoire d’une femme noire dans l’Amérique des fifties.

José-André Lacour, Venise en octobre

José-André Lacour fut, dès son premier roman Châtiment des victimes, un écrivain en marge de ses pairs et de son époque, au talent certain mais sans doute trop volontaire et franc pour se conformer aux mœurs de ses contemporains. Fan absolu de jazz, auteur de la belle et langoureuse nouvelle Ton vieux jazz, papa, scénariste aux côtés de Clouzot, il est l’auteur d’une ribambelle de pièces de théâtre et de romans, tantôt signés Lacour, tantôt d’un pseudonyme (Benoît Becker, Marc Avril ou Christopher Stork, trois facettes d’une plume ostracisée).

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Venise en octobre retrace le périple d’un jeune garçon qu’on surnomme Bobby Saxalto (lui non plus n’a pas de vrai nom) pour son talent inné pour le saxophone. À grands coups de swing puis de be-bop, José André Lacour distille dans son roman les souvenirs des notes de Sinatra, Charlie Parker et Nat King Cole. Chaque note jouée par Bobby Saxalto coïncide avec un temps fort du récit, si bien que le roman se lit comme une succession de tableaux sonores, où le lecteur ébahi se surprend à battre la mesure tandis que son rythme cardiaque s’accélère.

L’intrigue commence simple, douce et triste comme une chanson de Chet Baker : Bobby quitte son quotidien pour suivre une jeune strip-teaseuse aux charmes volages. S’ensuit une longue fuite en avant faite de vitesse, de violence et de tromperie dont le rythme ne cesse d’accélérer, jusqu’à l’insoutenable. On pense alors plus à Charlie Mingus qu’à Chet Baker.

Abécédaire amoureux du jazz, Pascal Kober

Abécédaire amoureux du jazz, tout est dans le titre : une ambition encyclopédique à même d’englober le continent jazz sans en laisser une miette, et un parti pris subjectif assumé mille fois par un passionné qui évoque sa longue histoire d’amour avec le jazz. 

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Ensuite ? Il suffit de connaître son alphabet pour partir en quête de noms (du génie Charlie Parker à la douce mélancolie d’Ella Fitzgerald, en passant par le truculent Fats Waller ou le dandy Miles Davis…), d’un courant ou sous-courant dont seul le jazz a le secret (swing, cool jazz, free jazz, be-bop, hard bop…) ou encore d’une ville, d’un club, d’un label, d’une technique, d’un disque, d’une anecdote… ou tout simplement de se laisser guider et se perdre avec délice dans cette galaxie de noms qui ouvrent autant de fenêtres sur le jazz. Illustré par des photographies de l’auteur, l’ouvrage prend le parti d’être savant tout en étant ludique, et l’érudition de l’auteur ne tombe pas dans l’écueil de l’hermétisme. On se familiarise avec un jargon qui hier encore nous était inconnu, on compose ses propres connexions et l’on attend le prochain concert au club pour en étaler un peu. Le must have du jazzeux.

En avant la zizique, Boris Vian

Notre fabuleux zazou national à la trompette nasillarde, illustre fondateur du Hot Club de Jazz, ne s’est pas cantonné en littérature aux nénuphars et autres excroissances fleuries. 

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Il est avant tout un fan suprême du jazz, un trompettiste virtuose, un fieffé habitué du Tabou ou du Club Saint-Germain et un érudit spécialiste d’une musique qui prenait alors ses marques dans l’après-guerre parisien. On aurait pu citer Chroniques de Jazz qui compile les meilleures textes publiés durant dix ans pour Jazz Hot d’un Vian chroniqueur intempestif de la scène du moment mais on flanche naturellement pour l’essai En avant la zizique dans lequel l’auteur entrevoit le futur de la musique devenant une industrie à part entière et, se monétisant, perdant inévitablement de sa sève. On retiendra sa passion folle pour la musique sous toutes ses formes et l’urgence qu’il déploie à la préserver d’un destin de produit. Un livre incontournable de l’ultime amoureux du jazz.

Trop de soleil tue l’amour, Longo Beti

Premier roman d’une trilogie inachevée (avec Branle-bas en noir et blanc en 2000), Trop de soleil tue l’amour n’est pas à première vue un roman sur le jazz. En suivant le protagoniste principal Zam, journaliste politique au Cameroun, Longo Beti nous donne à voir l’arrière-plan peu soutenable d’un pays soumis à un gouvernement tout puissant. Après le vol de sa collection de CD de jazz, Zam tombe dans une longue dépression teintée de crainte et de paranoïa. S’ensuivent explosions, découvertes de cadavres, disparition de son entourage et enlèvement. 

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Plus de doute, Zam est victime d’un complot politique et le parti qu’il prend sera celui de l’alcool, de l’ivresse et de la pâteuse pour faire le dos rond face à ce déferlement de la violence politique d’une dictature kafkaïenne. Puis Zam rencontre Eddie, émigré de retour de France, qui l’aidera à sortir de la spirale infernale au prix de compromis moraux discutables. Ni personnage ni sujet, le jazz est pourtant omniprésent dans ce roman dont il constitue le principal argument narratif. Le vol de sa collection de disques signifie pour Zam une petite mort, une perte du sens, une capitulation devant son destin. Au-delà, c’est chaque page du livre qui est imbibée de jazz, qui vibre de la mélomanie d’un personnage derrière lequel se cache l’auteur, se muant en critique pour recommander avec malice tel ou tel morceaux inédit. Grand bien lui en fasse, nous avons trouvé la BO qui accompagnera la lecture de Trop de soleil tue l’amour.

Jazz, Toni Morrison

Ce n’est pas tous les jours que l’on lit un Prix Nobel (et sans doute tant mieux !). Toni Morrison a cette grâce des grands maîtres de la littérature et sait faire muer un fait divers des bas-fonds (un homme tue sa jeune maîtresse devant son épouse) en un drame shakespearien fait de nuances, de digressions et de mythes. C’est surtout une magicienne qui a trouvé la formule par laquelle le jazz devient mots, ou vice versa. 

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Dans un Harlem des années 20, fait de misère et de violence, de bruit et de fureur, un couple à la dérive devient le centre de gravité d’une magistrale fresque de l’époque, de ses maux et miracles. On est alors projeté dans le passé des personnages, leurs racines ancrées au Sud où l’homme noir était bétail. Alors se fait entendre, d’abord le blues, puis le jazz, ces constructions sonores qui portent l’émancipation. 

La charge politique et subversive du jazz se distille dans ce roman total à la Joyce, où les mots cognent fort et les images se déforment. Car c’est bien là ce qui se joue : la naissance d’une langue nouvelle qui pousse à la table rase, le refus des cadres établis et l’écriture de sa propre histoire. Jazz est le roman d’une génération d’Afro-américains qui font d’une musique nouvelle le porte-étendard de sa lutte. Sensualité, violence, drogue et danger, révolte et passion forment le cocktail d’une œuvre rétive à la synthèse, toute dédiée aux déploiements de thèmes antagonistes et de notes solitaires qui, une fois le livre clos, livrent leur cohérence : le tableau des « années jazz ».

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Commissaire d'exposition et cofondateur du collectif BLBC, Arnaud Idelon est avant tout un grand passionné de lecture à la recherche de la moindre pépite, culte ou méconnue.

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