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5 raisons de succomber aux polars haletants d'Hubert Aquin

Maud Lemieux By Maud Lemieux Published on May 29, 2017

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This article was updated on November 14, 2017

Quarante ans après son suicide, l’écrivain québécois Hubert Aquin demeure peu lu. Est-ce que la Belle Province bouderait ses classiques ? Ou serait-ce la critique qui a malmené Aquin en faisant de lui, dès son premier roman, un géant des lettres québécoises ? A sa sortie, en effet, Le Devoir écrivit : « Nous n’avons plus à le chercher. Nous le tenons, notre grand écrivain. Mon Dieu, merci. »  

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Peu importe. J’ai découvert et aimé Aquin comme on goûte un bon polar : d’abord par pure envie de divertissement, ensuite avec la nécessité d’y retourner. Voici cinq raisons de vous immerger à votre tour dans les eaux troubles d’Hubert Aquin, l’intellectuel qui rêvait de romans policiers aux revirements tordus.


1. Il a réinventé le polar

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Chasse à l’homme, suspense, message codés, services secrets, CIA : tout est en place pour constituer un page-turner policier. Prochain épisode, premier roman publié de l’écrivain en 1965, nous happe tout de suite par son rythme effréné ; c’est qu’Aquin s’assure de ne pas nous laisser respirer plus de deux minutes. Quand on croit être hors de l’eau, quand on pense pouvoir devancer le narrateur, l’écrivain nous replonge dans les méandres de son récit et dans le doute.

« [Il] ne m’a jamais paru aussi mystérieux qu’en ce moment même, dans ce château qu’il hante élégamment. Mais l’homme que j’attends est-il bien l’agent ennemi que je dois faire disparaître froidement ? Cela me paraît incroyable, car l’homme qui demeure ici transcende avec éclat l’image que je me suis faite de ma victime. »

Si le narrateur, le poursuivant, n’arrive pas à être certain de l’identité du poursuivi, nous le rejoignons dans son angoisse et ses lubies. Et c’est là qu’Aquin noircit les pages les plus sombres de son récit et que nous attend le meilleur.


2. Il nous plonge dans son époque

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L’enquête dans Trou de mémoire, son deuxième roman paru trois ans plus tard, sert de prétexte pour nous mettre les deux pieds dans l’époque : lendemain de Refus global, qui fit poindre des lueurs de renouveau, journées de Grande Noirceur, au cours desquelles Aquin affiche ses couleurs révolutionnaires, et veille de Révolution Tranquille, qui mit fin à plusieurs rêves nationalistes. Dans sa vie, l’écrivain choisit de vivre clandestinement (ce qu’il réussit pendant un mois), et dans son oeuvre, il teinte les destinées de ses personnages de la chape de plomb qui entrave les espoirs de l’époque.

« Il faut tout nommer, tout écrire avant de tout faire sauter ; il faut tout épeler pour tout connaître, appeler la révolution avant de la faire. L’écrire minutieusement, c’est préfacer sa genèse violente et incroyable… Mais justement, ce pays n’a rien dit, ni rien écrit. »

3. Il manie une ironie cinglante

Comment ne pas sourire face à l’intellect, aux jeux narratifs, à l’humour noir d’Hubert Aquin ? Tout le monde y passe : la religion catholique, le gouvernement fédéral, les artistes, les Noirs, les autochtones. Aquin massacre l’idéologie bien-pensante et nous évite la torpeur.

« Je ne suis pas un surproducteur de mots agencés, je ne suis pas membre du Collège des écrivains mais bien du Collège des pharmaciens ; et nulle formule solutée, nul sirop thébaïque ne peuvent me transformer en crieur public d’une nation sourde et muette. »

Malgré son bagage littéraire, intellectuel et tout simplement le bagage de sa vie, Hubert Aquin l’écrivain ne se prend pas au sérieux. Ce qui aurait pu donner lieu à un roman pompeux de verve et de suffisance, devient plutôt un roman où le sarcasme fait foi de l’humilité et de la curiosité de l’auteur, mais surtout, de son engagement envers son pays : le Québec.

4. Sa langue, codée, nous fait jouer

C’est une obsession chez Aquin : tout coder. Masquer la référence à un événement, évoquer dans un jeu de mots un personnage de son époque, ou encore marquer d’ironie son propre parcours d’écrivain : Hubert Aquin fait travailler son lecteur pour l’amener ailleurs. Son envie irrépressible de nous mener en bateau, de nous faire travailler à comprendre, pour mieux nous perdre à nouveau jusqu’à nous essouffler, c’est une passion qu’il partage avec nous, ses lecteurs, et avec les plus grands écrivains, comme Kafka ou peut-être, plus près de lui, Réjean Ducharme. 

Et derrière ce jeu dans le texte, se délie une langue forte, maîtrisée, dont la poésie n’a pas de frontière, ni dans le genre policier, ni dans la confession, ni dans la mise en abyme de soi :

« Écrire un roman parfaitement désarticulé, c’est encore ce que je peux faire de mieux dans mon état puisque je n’ai personne à tuer pour le moment. »

5. Il livre une confession troublante

L’enquête, c’est la partie émergée de l’iceberg. Hubert Aquin s’assure de nous amener toujours plus loin, toujours plus profondément dans les eaux de son écriture, jusque dans le lac Léman, en Suisse, qui le fascine tant ; il nous plonge dans l’abîme, dans l’ampleur de sa folie d’écriture, nous offrant parmi les plus belles confessions de la littérature québécoise :

« Cuba coule en flammes au milieu du lac Léman pendant que je descends au fond des choses. Encaissé dans mes phrases, je glisse, fantôme, dans les eaux névrosées du fleuve et je découvre, dans ma dérive, le dessous des surfaces et l’image renversée des Alpes. Entre l’anniversaire de la révolution cubaine et la date de mon procès, j’ai le temps de divaguer en paix, de déplier avec minutie mon livre inédit et d’étaler sur ce papier les mots clés qui ne me libéreront pas. J’écris sur une table à jeu, près d’une fenêtre qui me découvre un parc cintré par une grille coupante qui marque la frontière entre l’imprévisible et l’enfermé. Je ne sortirai pas d’ici avant échéance. »

Confiné dans un hôpital psychiatrique pendant quelques mois, Hubert Aquin, l’intellectuel révolutionnaire de gauche, devient écrivain de romans policiers. C’est avec sa sincérité désarmante qu’il nous laisse découvrir au fil de ses romans et de ses enquêtes rocambolesques, des parcelles, des fragments éclatés de son existence tourmentée, nous laissant le choix, nous, lecteurs, de faire avec lui un saut dans le vide, laissant au hasard la chance de se rencontrer de nouveau. 

Maud détient une maîtrise en littérature québécoise et est libraire à Québec depuis plusieurs années. Dans sa vie, elle souhaite tout simplement lire, écrire et voyager.

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