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Violons d’Ingres : quand les artistes exposent leurs talents cachés

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On ne compte plus les artistes qui, à la manière d’Ingres, sautent du pinceau au violon, sinon de la plume à l’appareil photo, ravis de changer de case, de support, de discipline – par jeu, par défi. L’acteur Romain Duris publie une compilation de ses dessins érotiques sous l’œil bienveillant de Cédric Klapisch qui a exposé ses propres photos à la galerie Cinéma (Paris).

Juliette Binoche et James Franco jouent eux aussi les plasticiens, quand le comédien Vincent Perez se voit consacré en 2017 par la Maison européenne de la photographie (MEP) pour des images inattendues sur les Sapeurs et l’identité sénégalaise. Citons enfin le chanteur Vincent Delerm qui compose lui aussi des ouvrages photographiques entre deux albums de chansons.

Que signifient toutes ces bifurcations ? Effet de mode ou désir général de créer sur plusieurs fronts ? Chez les uns et les autres, on sent moins un fantasme d’art total qu’un plaisir presque enfantin à assumer, voire à célébrer, un talent mineur, refoulé, laissé dans la marge. À exhumer une passion de jeunesse. La double casquette ne leur fait plus d’ombre et semble au contraire raviver une vieille tradition d’artistes qui, de Victor Hugo à Henri Michaux en passant par Schönberg, ont emprunté des chemins de traverse et mené deux carrières artistiques en miroir l’une de l’autre.

Peintures et dessins d'écrivains

Saviez-vous que William Faulkner publiait des dessins satiriques dans des magazines américains ? Que les frères Goncourt étaient des pros du pinceau, tout comme Théophile Gautier ou Henry Miller ? Le livre magnifique du collectionneur Donald Friedman compile deux cents tableaux ou dessins d’écrivains célèbres (Goethe, Baudelaire, Desnos, etc.) et rend hommage aux passerelles entre les disciplines. En préface, on lit ces mots du critique d’art Weldon Kees, parfaite synthèse de l’enjeu : « La majorité des peintres et des écrivains pourraient sans doute se tourner vers l’un ou l’autre de ces moyens d’expression. La plupart sont contraints de se cantonner à une seule activité. Devenus trop spécialisés, certains sont pris dans un piège dont ils ne peuvent se dégager. »

Le romancier D.H. Lawrence confiait que la peinture lui apportait « une forme de joie que les mots ne pourront jamais offrir ». Dostoïevski dessinait dans les marges, comme Proust ou Kafka. Victor Hugo réalisait des installations avec des cendres ou des allumettes. Nabokov coloriait des papillons par dizaines. Günter Grass était sculpteur avant d’écrire (comme le Français Pierre Bergounioux). George Sand peignait à la manière de Goya et réalisait de grands portraits sur commande qui lui garantissaient son « indépendance financière » : « Certains de ses tableaux semblent annoncer l’impressionnisme plusieurs décennies à l’avance », avance Donald Friedman.

On y découvre les délires enfantins de Bukowski, les merveilleux collages de Prévert, les paysages abstraits du Chinois Gao Xingjian, prix Nobel de littérature, dont l’œuvre peinte a fait le tour du monde. On y apprend qu’à la fin de sa vie, Tennessee Williams cessa d’écrire pour dessiner ; il exposait ses œuvres dans les galeries de Key West, en Floride, et en vendait quelques-unes jusqu’à 2500 dollars.

Aujourd’hui, des auteurs français comme Emmanuel Carrère ou Éric Chevillard se sont à leur tour amusés à publier leurs croquis et dessins dans la revue littéraire Décapage (Flammarion), tandis que des dessinateurs comme Joann Sfar ou Ludovic Debeurme se sont risqués à écrire et publier leur premier roman. 

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Hervé Guibert photographe

Il se considérait avant tout comme un «amateur ». À 21 ans, Hervé Guibert publiait ses premières critiques photo dans Le Monde, des commentaires éclairés sur Diane Arbus, Nadar ou Richard Avedon... Puis l’auteur s’est lui-même essayé à la prise de vue, comme Claude Simon avant lui, ainsi qu’au tirage (considéré comme un « corps à corps, une extraction, un interrogatoire forcené»).

Préfacé par le romancier Jean-Baptiste Del Amo, ce livre réunit quelques images emblématiques du photographe Guibert : des corps nus, des voilages, des pages de manuscrits, de la lumière qui filtre par les volets, illumine un bouquet de roses ou une main d’homme... Des «petites vanités », écrit Del Amo, qui, en contrepoint de ses romans, célébraient l’urgence de vivre. Outre les photographies de Suzanne et Louise (ses grands-tantes), on y retrouve son fameux portrait de Michel Foucault (en robe de chambre), ainsi que ceux d’Orson Welles et de Cartier Bresson – sans oublier ses autoportraits (vampirique au Musée Grévin, bucolique à la Villa Médicis, etc.).

« Je me défendrai toujours d’être photographe, écrivait Hervé Guibert: cette attraction me fait peur, il me semble qu’elle peut vite tourner à la folie, car tout est photographiable, tout est intéressant à photographier, et d’une journée de sa vie on pourrait découper des milliers d’instants, des milliers de petites surfaces, et si l’on commence pourquoi s’arrêter?»

Aujourd’hui, un auteur comme Amaury Da Cunha – également journaliste au Monde – pourrait faire figure de digne héritier de Guibert : délicatesse de la plume, inquiétude du regard, sensibilité tout-terrain qui convainc autant dans ses expositions (à la galerie nantaise Confluence ou à la maison Auguste Comte) que dans son remarquable premier roman Histoire souterraine

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Arnold Schönberg - Peindre l'âme

Sa peinture ressemble à sa musique, aussi cérébrale que débordante de matière, éthérée et tellurique à la fois, comme les deux faces d’un même paradoxe. Théoricien, enseignant – et surtout l’un des plus grands compositeurs de musique du XXe siècle – Arnold Schönberg a exposé pour la première fois à Vienne en 1910. Des toiles expressives, «sauvages confessions d’une âme tourmentée et anxieuse », commentait une critique d’art. À l’époque, on le rapproche de Kokoschka ou de Schiele en lui promettant un grand avenir, mais en 1912, le compositeur cesse d’exposer pour se concentrer sur sa carrière musicale, la seule valable à ses yeux (en peinture, il se considérait comme « un outsider, un amateur, un dilettante »). Ce catalogue d’exposition lui rend grâce, révélant ses premières esquisses à l’encre, ses autoportraits sévères, ses tentatives plus abstraites, tout en insistant sur son rapport à l’identité juive, sur le contexte de l’art viennois du début du siècle et sur l’amitié qui le liait au peintre Kandinsky.

Sa personnalité et son engagement artistique rappellent parfois l’écrivain Henri Michaux, qui hésitait de son côté entre poésie et peinture avec un même souci théorique, une même radicalité et intransigeance, partageant cette volonté de traverser les disciplines et de trouver leur point de fusion pour restituer une seule et même expérience de l’absolu.  

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Pulp

Des dessins et des seins, voilà comment on pourrait résumer le curieux et séduisant volume élaboré par Romain Duris en marge de sa première exposition en tant qu’artiste-peintre. L’acteur crayonnait dans une école d’arts appliqués avant d’être repéré par Klapisch et de crever l’écran dans Le Péril Jeune. Ce péché de jeunesse qui a failli devenir son métier est aujourd’hui révélé avec une succession de dessins érotiques et tortueux, vaguement inspirés par Crumb ou Topor, travaillés au pinceau ou au fusain, que le comédien collectionnait dans ses carnets depuis l’enfance. Dans une veine proche – avec la puissance de l’onirisme en plus – on peut songer au très beau catalogue de dessins, presque une bible de fantasmes, du réalisateur italien Federico Fellini, Le Livre de mes rêves.  

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L'Été sans fin - Songwriting - C'est un lieu qui existe encore

Tous les musiciens vous le diront : rien n’est plus ennuyeux qu’une tournée. Sensible à la mélancolie douce des hôtels périphériques et aux paysages de plages sous la neige, Vincent Delerm compose un assez beau triptyque, comme un album qui se passerait de musique et dont la photographie serait ici le seul objet. Des souvenirs de tournée (et sa collection de moquettes murales), de vacances (on songe aux photos de Claude Nori), jusqu’à la mémoire de son grand-père auquel il rend hommage dans la troisième et dernière partie de l’ouvrage. Sensible au travail de Raymond Depardon et de Stephen Shore, Vincent Delerm capte la petite musique d’une enseigne lumineuse ou la poésie d’un poteau électrique qui résumerait à lui seul la solitude de l’homme moderne. Autant de vignettes épurées, minimalistes, saisies avec son Minolta argentique, qui ont fini par inspirer au chanteur un spectacle entier – Photographies – articulant musique et images, présenté à la Philharmonie de Paris en avril 2017.

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Couverture : Hervé Guibert.

Ecrivain du dimanche, journaliste de semaine, lecteur tatillon de fiction (ou non). "Ecrivain n'est plus un métier d'avenir mais il est encore possible de faire quelques bonnes affaires dans le ... Show More

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