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Sur la table de chevet de Caryl Férey

En mai 2017, j’ai eu la chance d’accueillir dans ma librairie à Bucarest le maître du polar et lecteur passionné : Caryl Férey. Venu pour la traduction en roumain de son roman Zulu (Grand Prix de littérature policière 2008), il a rencontré ses lecteurs et répondu à leurs questions, ainsi qu’à l’une des miennes : quels sont vos auteurs de polar francophones préférés ? Il a cité trois noms, tous trois très prolifiques, en soulignant bien qu’il les appréciait avant tout pour leur talent littéraire. J’ai choisi de parler d’eux à travers un seul de leurs livres, représentatif à mon sens de leur œuvre et de leur valeur littéraire, justement.  

Les Cœurs déchiquetés

« Les Cœurs déchiquetés qui parlent aux fantômes » chantait Léo Ferré. À Bordeaux, le destin réunit deux êtres frappés par le malheur: l’inspecteur Pierre Vilar dont la vie s’est arrêtée le jour où son fils Pablo a été enlevé à la sortie de l’école, et Victor, 13 ans, placé en foyer puis en famille d’accueil depuis l’assassinat de sa mère dont il a découvert le corps sans vie, couvert d’ecchymoses, en plein milieu de sa chambre. Chargé de l’enquête sur ce meurtre, Vilar identifie rapidement des premiers suspects. Mais un brutal revirement de situation vient redistribuer les rôles. Quelqu’un suit Vilar et se met à le harceler au téléphone, prétendant avoir des informations non seulement sur son enquête mais aussi sur l’enlèvement de son fils…

C’est avec une certaine rage et une soif de justice que l’on sort du livre du bordelais Hervé Le Corre. La noirceur y envahit le décor et l’âme des protagonistes. Heureusement, Le Corre est trop inspiré pour ne pas avoir à surjouer ni à basculer dans le registre mélo. Préférant les quartiers populaires bordelais aux châteaux et aux vignobles, il livre un magnifique roman du deuil et du chagrin irréversible, et rend un bel hommage aux laissés pour compte de notre société malade. Les Cœurs déchiquetés (Grand Prix de littérature policière 2009) nous brisent certes le cœur, mais c’est avant tout une excellente leçon d’écriture et la démonstration même que le polar n’est pas nécessairement de la littérature de bas étage.

Aux amateurs de roman noir et de poésie, on ne saurait que trop recommander du même auteur L’Homme aux lèvres de saphir dont l’intrigue se déroule pendant la Commune de Paris, et dans lequel un tueur en série s’emploie à réaliser les préceptes maléfiques énoncés dans les Chants de Maldoror de Lautréamont.

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Pur

Comme souvent dans un polar, tout commence par un accident de voiture. Celui-ci a lieu dans le Midi, dans un futur proche où des résidences ultra-sécurisées ont envahi la Côte d’Azur. Patrick Martin se réveille en contrebas d’une autoroute, à quelques mètres de sa voiture fracassée dans laquelle git le corps inanimé de sa femme Sophia. Alors que Patrick n’a aucun souvenir des circonstances de l’accident, la police (corrompue comme il convient dans pareil roman) explore la piste d’un mystérieux sniper, posté au bord de l’autoroute, qui tire sur des automobilistes maghrébins. Pas vraiment le profil de Patrick Martin, archétype du Blanc CSP+ sans histoires, qui peu à peu se remémore avoir été doublé par une Mercédès et braqué par deux Arabes. La vengeance commence alors à devenir chez lui une obsession, en même temps que Patrick devient malgré lui un symbole des luttes communautaires.

Explorateur aguerri et désabusé de l’âme humaine, Chainas déroule sous nos yeux une galerie de personnages plus vils les uns que les autres, scrutés à la loupe, et dont pourtant on ignore jusqu’au bout les vraies motivations. Il y a le Révérend, sorte d’illuminé qui dirige la communauté très cloisonnée des Hauts-Lacs, et son fils Julien ; l’inspecteur Durantal, obèse et obsédé par la vérité, et Alice, son adjointe aux dents longues ; sans oublier les miliciens du groupuscule d’extrême-droite Force et Honneur, experts en ratonnades.

Là où tant d’autres ont échoué, Chainas parvient à faire du polar réaliste sans être voyeur, poignant sans rien céder à l’horreur sociale qu’il décrit avec acharnement. On abandonne très vite tout espoir de fin heureuse, mais peu importe car l’intérêt n’est pas là. Ce qui nous frappe dans Pur, c’est l’arrière-plan, la violence sourde qui semble servir de décor mais qui en réalité est le cœur même du propos de l’auteur. C’est la fracture sociale qui incite les habitants les plus fortunés à se barricader chez eux, tandis que les plus démunis tentent de se réapproprier l’espace public et les miettes de territoire qu’on a bien voulu leur laisser. Il y a de grandes similitudes entre le Midi de Chainas et la très divisée Afrique du Sud, pays de référence pour de nombreux auteurs de polars, dont Caryl Férey, justement.

Ce dernier roman de Chainas, paru dans la cultissime collection « Série Noire » de Gallimard, est une excellente entrée en matière dans l’œuvre de ce maître du genre qui nous malmène joyeusement et impose sa langue crue et ses descriptions cliniques, aux limites du supportable, dans le paysage trop souvent aseptisé du polar. Couronné par le Grand Prix de littérature policière 2009, Pur est un roman noir, fort de café dont il partage l'amertume, qui mérite amplement qu’on lui consacre quelques nuits blanches. 

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Garden of love

S'il y a bien un auteur qui a fait les frais du snobisme virulent exercé à l’encontre du polar, c'est Marcus Malte. Reconnu comme l’un des plus grands auteurs français contemporains, il a longtemps été cantonné aux prix du meilleur polar qu’il a collectionnés patiemment, sans être dupe, jusqu’à la consécration avec le prix Femina en 2016 pour son livre Le Garçon. Une reconnaissance littéraire, donc nécessairement plus « prestigieuse ». Méconnu et méprisé, le polar est pourtant porté par de très grands auteurs et des livres qui mériteraient davantage leur place sur les sélections des prix que certains romans prétendument littéraires. C’est le cas de Garden of love, dont il est bon de préciser qu’il a été publié chez Zulma, une maison d’édition dont on connaît la qualité du catalogue, et dont le titre est emprunté à l’œuvre du poète britannique William Blake.

Alexandre Astrid est un personnage comme en sont peuplés la plupart des polars : seul, alcoolique, mis au placard, bref le parfait flic maudit. Un jour il reçoit par la poste le manuscrit d’un auteur anonyme intitulé Garden of love. Au fil de sa lecture, Astrid est interpellé par certains détails qui semblent faire écho à des éléments de son passé… et à des secrets qu’il pensait être le seul à connaître.

Garden of love est de ces livres qu’il est difficile de résumer sans prendre le risque d’en dire trop. Virtuose, c’est sans doute l’adjectif qui revient le plus fréquemment pour qualifier ce roman sombre et d’une grande élégance à la fois. Le jardin que décrit Marcus Malte est un labyrinthe, peuplé de voix et de fantômes, dans lequel les pistes sont sans cesse brouillées pour confondre la réalité et la fiction. La mort et l’amour s'y côtoient tout au long d'une nuit sans fin. Plus encore qu’un polar, ce roman-puzzle se déguste comme une œuvre poétique ; une œuvre qui continue de nous hanter longtemps après l’avoir refermée. 

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Fondatrice de la librairie française de Bucarest, Kyralina, j'ai vécu six ans en Roumanie. Aujourd'hui je travaille à Bookwitty, à Paris.