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Six variations contemporaines sur « Les Mille et Une Nuits »

« Une ambiance de Mille et Une Nuits. » Quand on parle de littérature arabe, le cliché revient souvent, plus ou moins à propos. Somme mythique – et rarement lue – qui condense aux yeux de beaucoup d’Occidentaux l’essence de l’esthétique orientale, Les Mille et Une Nuits ont irrigué les imaginaires poétiques et romanesques du monde entier. L’histoire de Shéhérazade, mariée à un sultan sanguinaire exécutant chaque matin son épouse de la veille, et qui échappe à la mort en le tenant en haleine par des contes merveilleux qu’elle interrompt à l’aube, n’a cessé d’inspirer les écrivains.

L’origine même du texte le rend propice à la réécriture et aux réinterprétations. Issu d’une tradition orale, composé de récits indatables, aux racines indiennes, transportés dans les mondes persans et arabes, il ne se présente pas comme une œuvre figée, mais presque comme une invitation à la variation.

Invitation dont se sont saisis de nombreux auteurs européens depuis la première traduction en français d’Antoine Galland, au début du XVIIIe siècle, et dont s’emparent toujours, aujourd’hui, une multitudes d’écrivains, en particulier arabes. En voici quelques exemples marquants. 

Les Mille et une nuits

Impossible d’évoquer l’héritage des Mille et Une Nuits sans parler de l’ouvrage de Naguib Mahfouz, écrivain phare de la littérature égyptienne – et seul auteur en langue arabe à avoir obtenu le prix Nobel. Dans son livre, il imagine la suite de l’ouvrage mythique, replacé dans une grande ville évoquant fortement le Caire.

Au lendemain de la mille et unième nuit, le sultan décide de garder Shéhérazade comme épouse. Ses sujets, dont chacun craint que sa propre fille ne devienne la prochaine victime du monarque, accueillent cette nouvelle avec allégresse.

Mais alors que la sultane cesse de raconter ses contes, des faits divers dignes de son imagination se multiplient dans la cité. Au café des émirs, les habitués se retrouvent pour commenter les aventures d’un nouveau Sindbad et admirer les exploits d’un modeste cordonnier qui prétend se trouver en possession du sceau de Salomon.

Parallèlement à cette réécriture des contes, Naguib Mahfouz imagine la rédemption du sultan, que son passé meurtrier plonge peu à peu dans l’horreur au fur et à mesure qu’il s’en éloigne et prend conscience de sa violence.

L’onirisme côtoie la peinture réaliste du monde des portefaix, porteurs d’eau et autres barbiers qui font vivre le Caire depuis des siècles, et l’habitent encore aujourd’hui. 

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Ombre sultane

Des Mille et Une Nuits, l’écrivaine algérienne d’expression française Assia Djebar garde le récit-cadre plutôt que les contes eux-mêmes. Dans Ombre Sultane, elle s’intéresse au thème de la sororité, incarné dans les Nuits par les personnages de Shéhérazade et Douniazade.

Le soir de sa nuit de noce, la première demande en effet au sultan de lui accorder la faveur de faire venir la seconde, sa petite sœur qu’elle veut voir une dernière fois avant de mourir. Le monarque accepte et c’est Douniazade qui, une fois l’union consommée, demande à sa grande sœur de leur dire un conte. C’est ainsi grâce à elle que le stratagème qui sauvera la conteuse est mis en place.

Assia Djebar relate cet épisode en guise d’entracte au milieu d’Ombre Sultane, roman dans lequel Isma s’adresse à Hajila, la nouvelle épouse qu’elle a choisi pour son mari avant de le quitter, espérant que la personnalité de la jeune femme – plus douce que la sienne – lui évitera de subir la violence de l’homme.

Ce dernier, dans le roman, apparaît comme une incarnation contemporaine du sultan qui détruit – ici au sens psychologique – une femme avant d’en prendre une autre. En établissant une complicité entre celles qui devraient être rivales, Assia Djebar leur permet de rompre le sortilège et d’acquérir ensemble leur liberté. Comme dans les Nuits, cette liberté passe par le pouvoir émancipateur du récit. 

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Les Nuits d'Azed

Les Nuits d’Azed est peut-être la plus fidèle transposition des Mille et Une Nuits dans le monde contemporain. L’écrivain tangérois Lofti Akalay choisit de situer son récit dans la bourgeoisie marocaine, dont il entend dénoncer les hypocrisies.

Alors que dans le conte, la première épouse du sultan le trompe avec l’un des esclaves noirs du palais, déclenchant la fureur qui donnera lieu par la suite à la folie meurtrière du monarque, le protagoniste du roman surprend sa femme avec le jardinier. Par la suite, il ne tue plus ses prétendantes mais se « contente » de les répudier au petit matin. Jusqu’à cette Azed, qui incarne ici Shéhérazade, et dont les récits vont le passionner au point qu’il la gardera d’une nuit à l’autre.

Les histoires de la jeune femme empruntent tant aux contes qu’aux faits divers, et dépeignent une société marocaine schizophrène dans son rapport à la sexualité, entre obsession et tabou. La dimension érotique, très présente dans cet ouvrage, évoque la traduction des Nuits proposée à la fin du XIXe siècle par l’orientaliste Joseph-Charles Mardrus, beaucoup plus subversive que celle d’Antoine Galland. 

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Les 1001 Années de la nostalgie

Pour l’auteur algérien Rachid Boudjedra, les Mille et Une Nuits sont plus l’objet d’un commentaire que d’une réécriture. Les 1001 années de la nostalgie raconte l’histoire de la famille S.N.P, cruelles initiales apposées par le colonisateur sur un document administratif pour signifier « sans nom patronymique », dans le village isolé de Manama. Ce lieu minuscule et coupé du monde, qui évoque par bien des aspects le Macondo de Gabriel Garcia Marquez, se retrouve investi par une équipe de cinéma étrangère venue tourner une superproduction adaptée des Mille et Une Nuits.

À travers les situations cocasses qui en découlent, Rachid Boudjedra ironise sur le statut particulier de ces Nuits, redécouvertes par le monde arabe après avoir été à la mode en Occident. Les personnages du livre dissertent sur l’origine et le sens des contes pour mieux se les réapproprier.

Sauf qu’en définitive, ce n’est pas dans ces Mille et Une Nuits, devenues plus orientalistes qu’orientales, que le héros va retrouver son identité, mais bien plus dans l’œuvre du philosophe andalou du XIVe siècle Ibn Khaldoun, considéré comme un précurseur de la sociologie, avec lequel S.N.P. s’imagine une filiation, après avoir retrouvé la trace de son passage à Manama. 

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Shérazade 17 ans, brune, frisée, les yeux verts

Dans l’incipit de Shérazade, 17 ans, brune, frisée, les yeux verts, premier volume d’une trilogie de l’écrivaine franco-algérienne Leïla Sebbar, un homme qu’elle vient de rencontrer demande à la jeune femme : « Vous croyez qu’on peut s’appeler Shéhérazade comme ça ? ». On pense à l’Aurélien d’Aragon qui s’interroge sur cette Bérénice « qui portait un nom de princesse d’Orient sans avoir l’air de se considérer dans l’obligation d’avoir du goût ». À l’instar de Rachid Boudjedra, Leïla Sebbar propose une interrogation sur l’héritage des Mille et Une Nuits, et les imaginaires différents qu’elles mobilisent dans les cultures arabes et européennes.

Son héroïne, Shérazade, fugueuse en vadrouille dans la France des années 1980, est sans cesse ramenée à une figure orientaliste qu’elle n’a jamais prétendu incarner – elle finira d’ailleurs par lâcher : « je ne suis pas une odalisque ».

Mais Leïla Sebbar assume néanmoins la référence aux Nuits bien au delà du prénom de son personnage, et notamment à travers la structure narrative du second volume de la trilogie, Les Carnets de Shérazade. La jeune femme se fait alors conteuse, pour relater à Gilles, le routier avec qui elle vagabonde pendant sept jours, ses aventures passées.

La saga se termine avec Le Fou de Shérazade – titre qui évoque à nouveau Aragon. Mêlant délibérément des références multiples, Leïla Sebbar compose une fresque touchante - qui présente par ailleurs, a posteriori, la particularité de nous replonger dans une France des années 1980 sans Internet ni téléphone portable, qui semble aujourd’hui bien lointaine.  

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Zabor ou Les Psaumes

Le deuxième roman de Kamel Daoud est une déclinaison du postulat central des Mille et Une Nuits, qui présente le récit comme seule arme contre l’anéantissement. Alors que Shéhérazade éloigne son exécution en tenant le sultan en haleine par ses contes, Zabor, le narrateur du roman, se rend au chevet des agonisants pour écrire leur histoire, et repousse ainsi l’heure de leur trépas. Son village est peuplé de centenaires qui lui doivent leur longévité, lui, l’orphelin étrange qui noircit des carnets.

Mais lorsque le père qui l’a abandonné voit à son tour son heure approcher, Zabor est soudain victime d’une défaillance de son don. Pour lutter contre la mort de son géniteur, il remonte le cours du temps et de sa propre histoire. Sa biographie se dessine comme la prise de conscience progressive de l’épaisseur du monde à travers l’appropriation du langage : il découvre d’abord le dialecte de son village, puis l’arabe du Coran et des récitateurs, et finalement le français qu’il déchiffre tant bien que mal dans des romans poussiéreux, vestiges d’une époque résolue. Un chemin initiatique qui débouche sur la possibilité d’écrire, et, se faisant, de sauver les siens d’un oubli menaçant.

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Journaliste. Je lis des livres, souvent arabes.

1 Comments

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Malie Berton Daubiné
Merci pour cette liste qui donne très envie ! Et aussi, La maison de Schéhérazade d'Hanan el-Cheikh, une variation féministe et humaniste d'une dizaine de contes choisis.