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Neuf livres plus un pour voir la Grèce

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Elizabeth Legros Chapuis found this witty
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Parmi les nombreux livres inspirés, nourris, construits par la passion de la Grèce, voici un choix arbitraire de neuf plus un (et non pas dix) ouvrages dont la lecture m’a enchantée... (Bien sûr, L’Été grec de Jacques Lacarrière est incontournable, mais justement...) Pourquoi neuf plus un ? Si le magnifique essai de Predrag Matvejevitch figure à part dans cette sélection, c’est qu’il n’est pas consacré uniquement à la Grèce, mais à notre mère la Méditerranée (comme la désigne Dominique Fernandez). Toutefois, la Grèce y occupe une place de choix, faisant l’objet de développements substantiels dans tous les thèmes traités. Le livre constitue de ce fait une parfaite introduction à son « génie du lieu ». Quoi de plus méditerranéen que la Grèce ?



Un voyage au mont athos

Un voyage au Mont Athos est le récit d'une double initiation, mystique et sensuelle. Allant de monastère en monastère sur la Montagne Sainte, le voyageur prend peu à peu conscience de son véritable Moi. Refusant de revenir chez les mortels, il se retire dans la région des cavernes où il accède enfin à cet Etat pur que l'Occident s'obstine à vouloir appeler Dieu. Mais l'esprit habite la matière et ce qu'Augérias appelle la Claire Lumière Primordiale illumine autant les secrets de la nature que les mystères de l'âme. François Augérias appartenait à ces esprits libérés des contingences qui forgent leurs propres mythes et leurs propres religions dans une solitude sommitale et dont l'oeuvre se crée hors de toutes modes comme de tous dogmes.

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Carnet grec

Dans ce petit livre (petit de format) composé d’une série de notes parfois très brèves, pas plus d’une ou deux lignes, au maximum deux ou trois pages, les observations sur la Grèce moderne (paysages, architecture, comportement des habitants…) se mêlent aux réminiscences de la Grèce antique, mais aussi – et c’est plus rare – de l’époque byzantine et de la guerre d’indépendance de 1821. Il inclut et commente une dizaine de photos, pour la plupart de l’auteur, en noir et blanc (des éléments antiques, mais aussi un periptero, ces kiosques qui vendent de tout ou presque – et tenaient lieu de cabine téléphonique, en ce temps d’avant les mobiles). Il s’achève sur quatre longs poèmes dénommés « Quatre chants delphiques ». On voit que l’objet est plutôt composite.

Baptiste-Marrey se montre particulièrement attentif à ces rencontres improbables, si fréquentes en Grèce, entre les traces du passé et l’emprise du présent. Son érudition n’est jamais pesante, et quand il cite Hérodote, c’est pour décrire les « filles de joie » des temples d’Aphrodite... Sensible aux paysages naturels, aux fleurs, aux odeurs, il peut être aussi bref que percutant : « A Katakolo, le phare indiqué sur la carte est introuvable, la taverne crasseuse, le poisson excellent, la note salée. »

Il visite certes Delphes, Épidaure, Corinthe, mais aussi Nauplie, première capitale de la Grèce au lendemain de la guerre d’indépendance, ou le monastère byzantin d’Ossios Loukas. Dans ses notes, il rend hommage à ceux qui l’ont « initié » à la Grèce : André Beaunier, premièrement, et Jacques Lacarrière, mais aussi Marguerite Yourcenar, Jacqueline Duchemin et Christa Wolf pour son Cassandre. Par la suite il écrira encore un Carnet des îles, consacré surtout à Chypre, un Roman crétois où les mythes de l’île de Minos s’incarnent dans la modernité du cinéma, et un beau Dialogue avec les icônes.

(Carnet grec : éd. Le Temps qu'il fait, 1986)

Le recif

L’étrange roman de Henri Bosco Le Récif ne se réfère pas précisément à une légende grecque spécifique, mais il est placé sous le signe de la puissance de divinités mystérieuses qui sont incontestablement de nature marine. Il fait apparaître une Grèce bien différente du pays baigné de lumière où la mer est source de plaisir sensuel. La mer grecque du Récif s’avère l’habitat de créatures obscures propres à susciter chez les personnages de Bosco « cette émotion sacrée que les Grecs appelaient le Thambos ». Son attitude serait proche de celle des Grecs anciens avec lesquels Bosco il montre une affinité profonde : la divinisation des forces naturelles.

Ce roman, qui réussit à former une alliance étroite entre un lieu réel – l’île grecque de Paros – et les inclinations particulières de l’auteur en matière de mythes, chemine sans cesse sur la crête étroite bordant le fantastique. Dans un préambule, Jérôme, qui habite un domaine en Camargue, hérité d’un cousin, Didier-Markos, raconte qu’il y a découvert un cahier, « cent pages manuscrites de la propre main de Markos. Une étrange révélation. Markos y racontait l’aventure extraordinaire qu’il avait vécue dans une île grecque, à Paros. » C’est là que se situe le récif qui donne son titre au roman. Jérôme ne tarde pas à se lancer sur les traces de son cousin pour élucider l’affaire.

Le roman de Bosco possède une force étrange qui s’impose au lecteur. Les péripéties de l’aventure de Markos, puis de l’enquête menée par Jérôme, l’entraînent dans un réseau complexe de silences et de mystères, dévoilés l’un après l’autre dans un processus initiatique – si ce n’est que la révélation débouche le plus souvent sur un nouveau mystère tout aussi impénétrable. Et son récit est inséparable des lieux où il se déroule, la présence de la mer étant essentielle. Et loin d’empêcher l’atmosphère de mystère de se développer, l’abondance de détails sur la nature et le mode de vie dans l’île y contribue.

(Gallimard, 1971)

Lumieres d'egee

Cette promenade dans les îles de la mer Égée, pleine de découvertes délicieuses ou bouleversantes, apporte aussi une méditation sur le sens du voyage, dont l’auteur donne d’emblée la clef : « Il ne s’agissait pour nous que d’avancer sans bruit jusqu’à nous-mêmes. Seul enjeu du séjour. »

Mais la Grèce des îles le comble. Visitant une chapelle en haut d’une colline : « S’il y a des lieux de perfection en Grèce, ce sont bien ces endroits où le temps n’a rien changé. » Murs blancs, ex-votos, icônes, encens. « Dehors le plein midi claironne et vous assomme. La mer devient une pièce d’étain, immobile et étale, ex-voto sublime à son tour, sans écart avec le ciel, simplement d’un bleu plus soutenu. »

Apaisés, les voyageurs évoluent dans une autre dimension du temps. Les images vues se rejoignent pour former une fresque qui se déroule sous nos yeux. La chaleur de l’accueil traditionnel peut encore se rencontrer malgré les excès du tourisme. Même si le voyageur est habité par la conscience qu’il s’agit des derniers signes visibles d’une réalité en voie de disparition.

Pourtant, au quotidien la vie reste simple, évidente, immédiate. « Les îles grecques vivent ainsi. Il est bon d’en sauver, en se levant tôt, les trois meilleures heures du matin où, dès levé, la fraîcheur vous détend, vous lave d’évidence. Alors chaque instant, comme pulvérisé dans un silence à la fois si neuf et sans âge, déteint sur vous. Vous avancez dans la légèreté de l’air, chaque chose est enfin vue dans la vérité de ses débuts. »

Les îles grecques se ressemblent, et ne se ressemblent pas. À nous de conserver notre regard en éveil pour saisir la spécificité de chacune et en enrichir notre vision. Ce beau livre inspiré nous y aide. « La Grèce est largement ouverte. Une sorte de sollicitation à la joie, épurée à chaque fois, sait être aussi riche que l’éveil d’un verger au matin. Nous sommes entre ces ruchers les abeilles du visible. »

Tombeau d'achille

Voici un livre fervent, brûlant, une sorte de précipité qui concentre, à travers sa projection sur un personnage mythique, tout un rapport au monde. Achille éternellement jeune, rapide, l’homme pressé de l’Iliade, a été choisi par Delecroix pour revisiter son destin. Ou peut-être est-ce lui qui a choisi de l’accompagner sur ce chemin des avatars et réincarnations successives, qui sait ?

Le parcours de Delecroix passe par des formes successives d’appropriation. L’Achille de Goethe, dans son poème de l’Achilléide, avait fait construire lui-même son propre tombeau. Delecroix s’empare de la métaphore. « Alors il vous dit : bâtis pour moi ce tombeau, à l’aide de ces fragments. » Ces fragments sont d’abord ceux d’un corps, celui d'Achille dit par Homère « aux pieds légers ». « Car cette course, ajoute Delecroix, c’est la vie elle-même, la vie pure, dénudée, pur mouvement, et le pied léger, c’est le corps absolument vivant, ramassé en un seul point pour bondir, s’élancer, courir. »

Mais ce corps, toujours vulnérable, est un corps armé. Achille incarne le héros de cet univers, de ce « poème de la force » : « Ce que vous y voyez, c’est l’élément pur de la violence dont est pétri le monde, la violence, au même titre que l’air, la terre, l’eau, le feu. » Achille n’épargne jamais personne, au contraire d’Ulysse, Hector et même Ajax. Sa violence sans fin va jusqu’à l’outrage aux cadavres (comme celui d’Hector).

Achille court et c’est vers la mort qu’il court : « il est celui qui va mourir ». Même ses amours sont funèbres : Briséis, cette « maîtresse captive volée sur le cadavre de son mari et de ses frères », Patrocle « mort en sursis », Iphigénie promise au sacrifice.

Le guerrier grec devient ainsi le double sombre de l’auteur, une sorte de Doppelgänger qui le tire vers son versant obscur. Et cela peut aller très loin, jusqu’à la pulsion d’autodestruction : « Achille va plus loin, descend plus profond, là même où vous ne voulez pas regarder : la joie, la jouissance de détruire. […] Achille veut votre mort. Sa dernière victime, ce sera vous, sans doute. »

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Corfou ; un roman

Le roman s’inspire de la vie de l’auteur et acteur australien Kester Berwick (1903-1992), qui a effectivement passé une partie de sa vie en Grèce, à Mytilène puis à Corfou où il est mort. Le narrateur, un comédien plus ou moins raté, homosexuel, part en Grèce pour tenter d’oublier une histoire d’amour douloureuse avec un certain William. À Corfou, il sous-loue la maison de Kester Berwick et se prend d’intérêt pour cet inconnu dont l’existence lui apparaît peu à peu comme le miroir de la sienne.

Robert Dessaix conjugue habilement les flashbacks dans l’histoire du narrateur, notamment son rôle dans Les Trois Sœurs de Tchekhov, avec la chronique de la vie des expatriés anglo-saxons en Grèce, qu’il rapporte avec une ironie parfois tendre, parfois cinglante. « Comme on le sait, la Grèce est pleine d’étrangers qui se sont retrouvés là un jour alors qu’ils étaient en route pour leur pays natal. Mais, se laissant emporter par les flots, ils finissent par échouer sur la plage, blessés par une chose ou une autre – l’espoir déçu d’une nouvelle vie, peut-être, quel que soit l’endroit d’où ils viennent d’arriver. »

Au passage, il décrit les rituels de Pâques, subit les inévitables réminiscences homériques ou raconte l’histoire du bienheureux saint Spiridon, le faiseur de miracles, dont l’intervention avait sauvé Corfou assiégée par les Turcs. Revient aussi avec insistance dans ces pages l’évocation de Cavafy, qui agace d’abord le narrateur avant qu’il soit touché à son tour par la spécificité de son écriture.

Et ce sont en fait deux poèmes de Cavafy qui font saisir au personnage de Dessaix la nécessité de clarifier dans son esprit la question du retour dans son pays d’origine. Australien, à Londres aussi il reste un exilé. « Il m’a fallu une demi-heure et une assiette d’artichauts en sauce pour comprendre : je dois retourner dans mon pays natal pour trouver la réponse. Et puisque je suis un enfant d’Ithaque, ces années de voyage n’auront aucun sens tant que je ne l’aurai pas fait. Si je ne rentre pas, ce voyage n’aura pas du tout été le mien – ni ma vie la mienne. » Pour lui aussi, la Grèce n’aura été qu’une étape dans son parcours, mais elle aura été décisive.

(éd. Le Reflet 2002, L. de P. 2004)

Une femme à sa fenêtre

Ce roman aurait-il pu se situer dans un autre pays que la Grèce ? Peut-être, mais il n’aurait pas eu, alors, la même dimension, le même poids.

Drieu écrit ce roman après avoir fait, au printemps 1928, un voyage en Grèce. Publié en 1929, le livre témoigne d’une époque où, avant de se donner au fascisme, Drieu avait été tenté par le camp opposé. On peut en faire une lecture politique, puisqu’il raconte les improbables amours d’un militant communiste, Michel Boutros, et d’une riche bourgeoise, Margot Santorini, mais ce n’est certainement pas la seule possible.

La dimension mythique et l’imprégnation des lieux, culminant avec une visite à Delphes, suggèrent une autre vision. Au cours de ce voyage visant à faire sortir clandestinement du pays Michel qui est recherché par la police, les amants regardent la montagne sacrée. Michel a finalement l’intuition qu’il doit accepter l’amour de Margot : « Il recevait enfin la leçon de la Grèce contre laquelle il se rebellait depuis la veille, mais il est vrai qu’il la recevait essentielle et dépouillée de toute superstition. »

Drieu n’abuse pas de la couleur locale, mais il porte sur la Grèce des années 20 un regard aigu. Ses personnages principaux ne sont pas des Grecs. Boutros lui-même se dit Français, mais de mère « grecque d’Égypte ». Il est capable de porter sur sa terre un regard critique. Surtout il voit ce pays comme épuisé, incapable de produire : « Cette terre avait perdu toute sa force. » Même lorsque les voyageurs rencontrent des bergers dont la dignité les impressionne, il ne peut en tirer une vision plus optimiste.

De nombreuses notations donnent l’impression globale que l’entreprise à laquelle Boutros s’est attaché sera vouée à l’échec dans un pays où aucune renaissance ne semble possible. De même, la fin du roman peut sembler ouverte vers un happy end pour les amants (Margot décide de rentrer à Athènes, pour repartir ensuite retrouver Michel à Patras), mais pour cela ils doivent quitter la Grèce et rien ne dit que leur aventure pourra être durable. Reste que le rôle de la Grèce aura été décisif dans leur histoire, car c’est la confrontation avec le paysage et le mystère delphiques qui leur ont fait prendre conscience de l’orientation qu’ils veulent donner à leur vie.

(Gallimard 1929)

Feux

Ce recueil consiste en une série de neuf nouvelles brèves, mais il est défini par son auteur comme « recueil de poèmes d’amour » ou « série de proses lyriques ». Il s’agit de récits au présent, qui se focalisent sur un moment significatif, symbolique de l’histoire du personnage mythique – par exemple Antigone récupérant le cadavre de son frère. C’est souvent l’heure d’un choix décisif, qui peut n’être que celui de se soumettre au destin. Entre les récits s’intercalent quelques aphorismes amers sur le thème de l’amour-passion. Le livre est dédié « à Hermès », dédicace décryptée par les exégètes comme désignant André Fraigneau dont elle était alors éprise – sans retour.

Marguerite Yourcenar a écrit ce livre en 1936, « au cours d’un voyage en mer Noire » en compagnie de son ami grec Andréas Embirikos, poète et psychanalyste. Elle lui a dédié quelques années plus tard ses Nouvelles Orientales et c’est à son influence qu’on attribue la dimension surréaliste de Feux, un élément qui n’était pas présent dans ses précédents ouvrages.

Comme l’auteur le dit dans sa préface de 1967 à la réédition du livre, « les personnages mythiques ou réels qu’évoquent ces récits appartiennent tous à la Grèce antique, sauf Marie-Madeleine. » Mais ces textes « s’inspirent de stages intermédiaires que ces mythes et légendes ont franchis avant d’arriver jusqu’à nous » : ainsi, Phèdre est d’abord passée par chez Racine. L’histoire d’Antigone, toujours selon elle, est le récit « peut-être le plus chargé d’éléments contemporains ou quasi-anticipatoires ».

Globalement, l’auteur déclare avoir mis en œuvre un « parti pris très net de surimpression ». Ainsi, dans la nouvelle intitulée Phédon, « l’Athènes noctambule de 1935 [se] superpose à celle de la jeunesse dorée du temps d’Alcibiade ». Yourcenar se situe ainsi dans une sorte d’intemporalité que ne dérangent pas certains anachronismes voulus et non gratuits. Textes âpres, violents, durs comme le diamant, d’autant plus puissants qu’ils sont courts.

Feux est déjà marqué par des caractéristiques récurrente dans l’œuvre de Yourcenar, telles que l’ambiguïté sexuelle des personnages ou le schéma triangulaire formé entre eux – le plus souvent, deux hommes et une femme. Souvent injustement considéré comme une œuvre de jeunesse et éclipsé par les grandes fictions à venir sous la plume de Marguerite Yourcenar, ce recueil démontre pourtant une maîtrise remarquable des structures narratives. Sur neuf textes, six sont écrits au présent de l’indicatif, abolissant la distance avec un passé mythique qui n’est jamais précisément situé. Les nouvelles sont courtes et percutantes, pleines d’images intenses. Trente ans après, Marguerite Yourcenar peut dénoncer « l’expressionnisme presque outré de ces poèmes » – puisqu’elle persiste à les désigner comme tels. Mais cette forme baroque reste inséparable de la puissance des séquences évoquées.

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Breviaire mediterraneen

Inspiré, passionné, érudit sans jamais être pesant, ce Bréviaire méditerranéen contemple la mer première sous tous les aspects. Il fait passer à travers un regard bienveillant mais lucide le poids de son constat initial : « La Méditerranée n’est pas seulement une géographie. » Il démonte aussi les incontournables clichés : « Le discours sur la Méditerranée a pâti de la faconde méditerranéenne : soleil et mer ; senteurs et couleurs ; vents et vagues ; plages de sable et îles de félicité ; jeunes filles vite mûres ; veuves vêtues de noir ; ports, bateaux et invitation au voyage ; navigations, naufrages et récits qui les accompagnent ; orange, myrte et olivier ; palmiers, pins et cyprès ; faste et misère ; réalités et chimères ; vie et rêve. […] La Méditerranée et son discours sont inséparables. »

Le livre comprend trois parties : Bréviaire, Cartes, Glossaire. Également nourries d’histoire, de sociologie, de linguistique, elles attestent de la perception d’une sensibilité aiguë de l’auteur. Il prend en compte tout aussi bien les légendes et les récits de voyage plus ou moins fantaisistes que les données factuelles avérées. Navigateur habile, embarqué dans son navire de mots, Matvejevitch – que Claudio Magris qualifie de « thalassologue » – nous raconte les îles et les ports, les vagues et les vents. Rien de ce qui est maritime ne lui est étranger. Parlant de navigation, il évoque le temps qu’il fait et ses rapports avec la mer, la typologie des côtes, l’emplacement des phares. Il examine la construction et l’entretien des bateaux, les techniques de pêche et les outils du pêcheur. Toujours précis, il va toujours à l’essentiel, non seulement les objets et les pratiques, mais aussi le sens qu’ils ont et ont eu pour les êtres humains qui, depuis des siècles, habitent le bassin méditerranéen. Il savoure les mots qui disent les choses à la fois ordinaires et rituelles, le pain, le poisson, l’huile. Il développe des théories (sur la mer et sa genèse, la naissance et la mort des langues, l’origine des peuples…) et ne craint pas de poser des questions sans réponse.

Surtout il met le doigt sur tout ce qui est totalement, indiscutablement, irrémédiablement spécifique à la Méditerranée. Ainsi de la culture de la vigne et de l’olivier. « On a peine à croire ceux qui affirment que l’olivier fut jadis transplanté en Méditerranée, tout comme la figue et la vigne, et qu’il n’est pas là depuis toujours. » À travers ses descriptions des plus concrètes, il en vient à des questions qui peuvent toucher tous les Européens, mais aussi et au-delà, tous les êtres humains peut-être. « Peut-on imaginer notre histoire commune sans la Grèce ? Peut-être cette interrogation est-elle issue de sa tradition, qui posa toutes les grandes questions de la Méditerranée, et du monde entier. » Et il analyse lucidement l’attrait qu’inspire la région pour les habitants du Septentrion. « Les gens du Nord assimilent souvent Sud et Méditerranée : quelque chose les attire vers elle, même lorsqu’ils restent attachés à leur pays natal. […] La méditerranéité ne s’hérite pas, elle s’acquiert. C’est une distinction, non un avantage. Il n’est pas question seulement d’histoire et de traditions, de géographie ou de racines, de mémoire ou de croyances : la Méditerranée est aussi un destin. »

Il manque à cette liste un autre livre indisponible, Terres d’Égée de Robert Quatrepoint. Un livre essentiel en ce qu’il révèle, des îles grecques, une connaissance profonde, à travers un contact immédiat et un immense amour.

Lectrice boulimique, auteur de quelques essais (sur le polar, le Mexique, Roger Vailland, les forêts...) S'intéresse à la peinture, à la photographie, au cinéma. Fan de David Bowie.

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