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Mes lectures Airbnb

Grosse lectrice, boulimique de mots, je me suis lancé un drôle de défi durant mes dernières vacances : partir sans un seul livre et ne miser que sur les ouvrages laissés par les autres voyageurs dans mes différents lieux de villégiature. Le pari était risqué, pas évident de trouver mon bonheur d’autant plus que je ne suis pas friande de best-sellers. Je me suis fixée des règles : ne pas faire la fine bouche, ne mépriser aucun style de littérature, choisir des livres si possible en français ou à défaut en anglais et espagnol, langues étrangères dans lesquelles je suis à l’aise pour la lecture.

Destination : le Portugal. Trois haltes, trois locations Airbnb, autant de bibliothèques possibles pour mes vacances.

L'Amie prodigieuse

Première étape : Aguda, tout près de Porto. Les vagues de l’Atlantique, la blondeur du sable, les « pasteis de nata », ces savoureuses pâtisseries portugaises, mon petit garçon ébahi. Dès le premier jour, je me suis sentie en vacances, presque chez moi dans cette maisonnette au fond d’un jardin. Plage et visites de Porto, la ville toute proche, le programme laisse de la place pour la lecture.

Plusieurs livres dans la bibliothèque nichée sous l’escalier en bois : beaucoup d’ouvrages en portugais sur la faune maritime de la région, sur la gastronomie locale, et des romans. En allemand, portugais, anglais et rien en français. Je commence à feuilleter les livres en anglais, rien qui me botte a priori, si ce n’est peut-être un Harry Potter. Je monte dans la chambre et là, sur la table de chevet, je trouve mon bonheur : les deux premiers tomes en français de la saga napolitaine d’Elena Ferrante, L’Amie prodigieuse. Toute l’année, j’en ai entendu parler, surtout de la polémique suite à la révélation de l’identité de l’écrivaine mystère. Plusieurs amies me l’ont conseillé : « Toi qui écris sur la féminité, le féminisme, tu dois lire Elena Ferrante ! » Je me décide à me plonger dans cette saga qui plaît tant aux femmes.

Dès les premières pages, je suis happée, non pas par la qualité stylistique mais par l’énergie des personnages, Lila et Elena, les deux protagonistes que l’on ne va pas lâcher, de l’enfance jusqu’à l’entrée dans la vie adulte. Lila l’ultra douée, l’ultra sensible, au caractère impossible et à la beauté magnétique, rebelle en toutes circonstances, Elena, la narratrice, bûcheuse, élève appliquée, au physique en apparence plus ingrat, qui elle aussi aspire à la liberté et la trouvera grâce aux études. Deux amies au lien indéfectible, malgré les disputes, malgré les jalousies, malgré la dureté de la vie quand on naît au féminin dans les cours bruyantes d’un quartier miséreux de Naples. « Si rien ne pouvait nous sauver, ni l’argent, ni le corps d’un homme, ni même mes études, autant tout détruire immédiatement » dit la narratrice dans le deuxième volume. Ces amies prodigieuses ont un souffle incroyable, un franc parler, une façon sans pareille de tenir tête aux hommes, leurs pères, leurs frères, leurs amants et maris ensuite.

Pendant cette lecture, j’étais à Porto, et en même temps les odeurs, la musique du patois napolitain, la sensualité italienne me saisissaient. J’avais du mal à lâcher un seul instant les deux filles de Naples, qui tour à tour m’ont fait rire, pleurer, m’ont horripilée aussi. Je les ai détestées et adorées au rythme de l’éclosion de leur amitié fusionnelle, de leurs dialogues enflammés sur leurs lectures, de leurs premiers émois, de leur éveil à la sexualité et à l’amour. Une seule frustration : ne pas avoir le tome 3 sous la main. Bientôt, à Paris, j’irai me le procurer en librairie.

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Les Âmes vagabondes

Deuxième étape : Lisbonne. Dans la capitale portugaise, la poésie est partout, à chaque coin de rue. Les azulejos et les immeubles parfois décrépis portent l’âme mélancolique du fado. Je me perds avec ma valise dans les ruelles escarpées du Bairro Alto. Je découvre ma chambre pour quelques jours. Iris, la propriétaire, est danseuse de cabaret, il y a des plumes, des bijoux fantaisie partout dans son appartement. L’encens brûle pour masquer l’odeur de l’urine de ses trois chattes. La nuit lisboète est joyeuse et alcoolisée. La fête est tentante mais ce sera pour une autre fois. Avec mon fils qui dort à côté, je passerai mes soirées à lire.

Ici, la bibliothèque est peu fournie. Essentiellement composée de magazines qui divulguent les meilleurs adresses de la ville et de best sellers, Dan Brown, et Stephenie Meyer en tête. J’ai déjà lu le Da Vinci Code au moment de sa sortie, en revanche je ne me suis jamais intéressée à l’univers vampirico-romanesque de l’auteure de Twilight. A priori le fantastique à l’eau de rose, très peu pour moi. J’opte pour The Host, en anglais. Dès les premières pages, j’ai l’impression de connaître cette histoire. Je me rends compte que c’est le livre qui a inspiré le film Les Âmes vagabondes d’Andrew Niccol. Et que le livre est sorti en français sous le même titre.

Me voilà propulsée dans plus de 600 pages de science-fiction romantique. Le futur selon Stephenie Meyer c’est : la planète Terre conquise par des envahisseurs qui s’emparent du corps des hommes pour prendre le pouvoir sur leur âme et effacer leur mémoire. La fin de l’humanité à petit feu en quelque sorte.

Quelques humains résistent, des hommes libres, guidés par la force de l’amour. L’amour qui triomphe, le pitch peut sembler faiblard, un tantinet gnian gnian, pourtant je me suis laissée séduire par cette aventure à la structure scénaristique impeccable. Et puis j’y ai lu en filigrane un parfait exemple de désir triangulaire façon René Girard.

Pour le philosophe français, il y a toujours un « médiateur » dans le désir, entre le sujet et l’objet. Chez Meyer, une intruse dénommée Vagabonde a pris possession du corps de Melanie, mais Melanie est récalcitrante, hostile à toute invasion de son être profond. Melanie tente de garder le contrôle sur sa « visiteuse » afin de retrouver Jared, l’homme qu’elle aime. Incapable de se dissocier du corps de Melanie, Vagabonde tombe également amoureuse de Jared, qu’elle doit pourtant livrer aux autorités. Le triangle amoureux façon Girard est parfaitement incarné, avec dans la même femme deux forces qui s’affrontent. 

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Éloge de la pièce manquante

Troisième étape : arrière pays de Setubal. Je laisse derrière moi Lisbonne la bohème et mes lectures fantastiques pour une résidence avec vue sur piscine et forêt. Nous ne bougerons pas d’ici pendant trois jours. Dans la chambre, pas de livre, je me dis que le temps va me sembler long et que les longueurs de piscine finiront par me lasser.

Mon inquiétude s’apaise lorsque je repère dans le salon commun à plusieurs locataires une belle bibliothèque. J’y déniche un livre d’Antoine Bello, son premier roman. Éloge de la pièce manquante, le titre m’interpelle. La couverture également : une main tenant une pièce de puzzle. Le livre a été publié dans la collection La Noire de Gallimard en 1998. Il s’agit d’une énigme policière. Un ouvrage un peu hybride sur l’univers des compétitions de puzzle de vitesse, un monde avec ses codes difficiles à appréhender. Antoine Bello opte pour une construction audacieuse et fragmentée, alternance d’articles sur le puzzle de compétition, d’interviews de spécialistes et d’une narration de polar classique. Le roman s'ouvre sur ces mots : « Entre mars et septembre de l’année 1995, cinq meurtres vinrent endeuiller le circuit professionnel américain de puzzle de vitesse. Le modus operandi était toujours le même : la victime, qui avait succombé à une injection massive de penthotal était retrouvée amputée d’un membre, toujours différent. Sur son cadavre, l’assassin avait placé un morceau de cliché Polaroïd représentant le membre correspondant d’un autre homme. »

Les quarante-huit chapitres qui suivent, présentés en désordre chronologique, reviennent sur les événements qui ont déclenché cette série de meurtres, comme l'organisation du concours du puzzle le plus difficile du monde et le lancement du circuit professionnel de puzzle de vitesse par le milliardaire Charles Wallerstein. Fascinant monde créé de toutes pièces par le démiurge Antoine Bello qui excelle également dans l’analyse de la psychologie des serial killers. Vertigineux.

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Et vous ? Quels livres avez-vous découvert au hasard de vos déplacements ? Racontez-nous dans les commentaires ou en publiant la liste de vos lectures.

Adeline Fleury est l'auteure du "Petit éloge de la jouissance féminine" (éd. François Bourin), de "Rien que des mots" (éd. François Bourin) et de "Femme absolument" (JC Lattès).