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L’art de la marche

Un jour, un visiteur demanda à la servante du poète anglais William Wordsworth (1770-1850) de lui montrer le cabinet de travail de son maître. Elle répondit : 

« Voici sa bibliothèque, mais son cabinet de travail est dehors. Pour faire advenir ses idées, il s’y promène ; pour écrire, il y marche. »

Les liens entre marche et écriture sont si anciens et si nombreux que l’on peut sans crainte avancer que l’une serait comme une métaphore de l’autre – on parle si souvent du cheminement de la pensée – et que mettre un pied devant l’autre, avancer vers une destination et en changer parfois en cours de route, emprunter des chemins de traverse, éprouver tantôt l’exaltation et tantôt la fatigue, méditer, rêver, se retrouver avec soi-même, sont autant d’expériences si intimement communes aux deux pratiques que parlant de l’une, on parle aussi inévitablement de l’autre. L’Homme qui marche d’Alberto Giacometti serait ainsi tout à la fois une superbe représentation de la condition humaine, mais peut-être aussi une mise en abyme du geste de création, une vision fulgurante du destin de l’artiste.

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L'Homme qui marche d’Alberto Giacometti (1960)

Victor Hugo évoque volontiers sa « muse pédestre » et écrit qu’à chaque pas lui vient une idée. Rousseau prétendait ne pouvoir penser s’il restait en place, et affirmait que la marche mettait en branle son corps certes, mais surtout son esprit. Nietzsche mena une vie de nomade et affectionnait tout particulièrement Sils-Maria dans les montagnes suisses ; la marche ouvrait pour lui les voies de la créativité, surtout quand son corps était souffrant ou malade.

« Je ne suis qu’un piéton, rien de plus » affirmait Rimbaud, ce jeune homme « aux semelles de vent » selon l’expression de son ami Verlaine. Rimbaud manifeste en effet un goût immodéré pour le mouvement, les fugues, les escapades, les voyages. Il n’a de cesse de quitter Charleville, sa ville natale haïe, pour fuir la médiocrité ambiante et courir le monde. La marche rimbaldienne symbolise ainsi la révolte, la liberté, l’aventure, le non-conformisme.

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Les Pélerins d'Emmaüs, Anonyme, XVIe siècle (Creative Commons)

Nicolas Bouvier, qui arpenta le monde, raconte quelques marches éperdues, « le cœur entre les dents », qui permettent de se « rincer l’œil ». « Parce que l’œil a besoin de ces choses intactes et neuves qu’on trouve seulement dans la nature : les pousses gonflées du tabac, l’oreille soyeuse des ânes, la carapace des jeunes tortues. » Le voyage permet ainsi d’apprendre à regarder avec un œil nouveau, que ce soit les étoiles, « les mouvements vagues de la terre qui s’en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards ». « On s’étire, on fait quelques pas, pesant moins d’un kilo, et le mot « bonheur » paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive » écrit-il dans son magnifique L’Usage du monde, devenu la bible de tous ceux qui aiment le voyage, que celui-ci soit exotique ou immobile.

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Pélerinage à Lourdes, XVIIIe siècle (Creative Commons)

Jacques Lacarrière, qui se définit comme un écrivain qui marche, souligne que les écrivains qui écrivent leurs aventures pédestres « ne nous parlent jamais de leurs jambes mais de leur cheminement intérieur et de leur horizon mental ». Son objectif lorsqu’il rédige Chemin Faisant n’est pas, dit-il, de nous livrer un guide des sentiers arpentés ou de nous recommander ses meilleures randonnées mais de nous proposer « une invitation au vrai voyage, le journal d'un errant heureux (…) au cœur d'un temps retrouvé ».

Jean-Christophe Rufin raconte, lui, comment il rédigea son Immortelle randonnée

« Souvent le voyage se fait en deux temps : le temps de l’expérience directe, de la marche elle-même, puis le temps de la reconstruction et de l’écriture. Ce serait d’ailleurs comme une métaphore de l’existence où nous alternons des moments où nous vivons les choses et où s’inscrivent en nous les émotions, les douleurs physiques, les paysages traversés ; puis vient la phase proprement mentale ; la mémoire et l’imaginaire transforment l’expérience vécue en autre chose, la vie rêvée prend la place de la vie vécue, toutes deux ayant une égale importance ».  

Ce lien étroit que nombre d’écrivains reconnaissent entre marche et écriture permet de mettre le doigt sur une évidence silencieuse : on écrit avec sa tête, certes, mais aussi avec son corps. Et l’état de ce corps y est pour beaucoup dans la capacité de la tête à penser, à inventer, et à trouver les mots qui disent.

Sylvain Tesson qui a écrit Sur les chemins noirs après la chute qui a failli lui coûter la vie, raconte de quelle façon la marche l’a sauvé, malgré les souffrances physiques, inévitables, qui sont le lot de tout marcheur. « La marche assèche la silhouette et aiguise la méditation. Or en toute chose – en urbanisme, en philosophie, en stylistique – le gras menace » dit-il aussi. Par ailleurs, la marche est le moyen de maîtriser son agitation intérieure ; « elle dompte la bête », elle permet de s’apaiser, elle calme les tensions, elle mène vers la sérénité, mais aussi vers l’ouverture de l’esprit qui abandonne la rumination, devient plus perméable au monde et partant, plus créatif. Ainsi la marche serait-elle un moyen de soigner le corps, de mettre les sens en éveil, de réenchanter le monde. Et de l’écrire.

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Rousseau et Voltaire éclairant le peuple, gravure du XVIIIe siècle (Creative Commons)

Et c’est encore du corps qu’il s’agit dans les marches engagées, celles qui de tout temps furent entreprises pour signifier sa révolte, son opposition, et sa revendication de liberté. Dans L’Art de marcher, Rebecca Solnit retrace l’histoire des marches de protestation, révolte des femmes à la révolution française, luttes ouvrières de la fin du XIXe siècle, marche du sel de Gandhi en 1930, marches anti-ségrégationnistes de Martin Luther King et de la lutte pour les droits civiques, les exemples abondent de cette force symbolique des corps rassemblés, unis dans le mouvement de la marche. La politique s’écrit, elle aussi, avec les pieds.

Pour poursuivre le chemin ébauché ici, on peut lire : 

Remonter la Marne

Jean-Paul Kauffmann dit avoir entrepris ce périple pour reconquérir une certaine liberté après avoir été l’otage des autres pendant si longtemps (Journaliste, il a été enlevé à Beyrouth en 1985 ; il n’a été libéré qu’en 1988.) Il avait besoin de retrouver « la saveur des choses et des mots. Le paysage, le ciel, les odeurs, oui bien sûr ». À l’origine du livre, il y a aussi ce « sentiment d’exil. D’avoir été privé pendant trois années, d’une langue, d’un pays, de ses paysages, je l’ai ressenti comme une mutilation ». Il s’est donc mis en marche. 

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L'Art de marcher

Rebecca Solnit explore l’histoire de la marche en tant qu’art. Évoquant les pèlerinages, les marches de protestation, les flâneries urbaines, les promenades des écrivains ou des philosophes, le nomadisme des comédiens et des musiciens, les voyages à pied des compagnons du devoir, elle montre à quel point on saisit le monde à travers son corps.

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Sur les chemins noirs

Écrivain, alpiniste, aventurier, Sylvain Tesson a fait le tour du monde à vélo, voyagé à pied dans l’Himalaya, traversé l’Asie Centrale sur un cheval. Le livre cité ici raconte sa traversée de la France à pied, entreprise pour se réparer suite à un accident grave qui l’a plongé dans le coma. Il appréhende la marche comme une façon de « trouver des issues de secours » en dehors du monde contemporain et de la modernité sur laquelle il pose un regard très critique. 

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Illustration de couverture : Wikimedia Commons. 

Georgia Makhlouf est journaliste littéraire et écrivain et elle vit entre Paris et Beyrouth. Elle est correspondante à Paris de L'Orient Littéraire. Elle préside Kitabat, l'association libanaise ... Show More