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La fureur de vivre des jeunes filles indociles

Elles ont la fureur de vivre. Elles sont belles, rebelles, elles étouffent dans leur milieu social, dans leurs familles, ou sont livrées à elles-mêmes. Ce sont des adolescentes, plus vraiment des enfants, puisqu’elles sont tombées trop jeunes dans le monde des adultes, pas encore totalement des femmes pour autant – parfois elles aiment encore s’entourer de peluches et de doudous qui rassurent. Ce sont des ados pas comme les autres et plusieurs auteurs contemporains leur rendent hommage à leur façon, dressant le portrait de jeunes filles indociles, sans tabou, qui ont du mal à rentrer dans le droit chemin.     

Confessions d'un gang de filles ; Foxfire

Ce sont des filles à scandales, des ados que rien ni personne n’arrête, unies par une même détestation : les hommes. Professeurs libidineux, oncles pédophiles, petits copains violents, cousins sadiques… Autant de raisons pour former une bande de filles prêtes à découdre avec quiconque se dresse sur leur chemin.

Elles ont grandi dans les années 50 dans un quartier populaire de Hammond, petite ville de l’État de New York, cinq gamines que la vie n’a pas épargnées et qui concluent un pacte les unissant au sein du gang Foxfire. Maddy, la narratrice, tient le journal des aventures de Foxfire, Rita et Goldie vouent un culte aveugle à leur chef, la dénommée Legs. Legs la garçonne, Legs la fugueuse, Legs qui s’élève toute seule. Elle entraînera ses camarades frondeuses dans des opérations commando pour punir les abuseurs et les machos.

Les cinq filles prennent goût à ce sentiment nouveau de liberté. Elles décident des règles de leur quotidien, elles s’émancipent dans la violence, quitte à basculer dans la délinquance. Mais elles n’y voient pas à mal, après tout, elles ne punissent que des sales types, elles appliquent leur justice à elles. Elles se sentent enfin exister durant leurs équipées sauvages qui les soudent de plus en plus, et parfois, pour se donner du courage, elles ravivent la douleur du tatouage qui les lie les unes aux autres. Puis vient le temps de la maison de correction pour Legs. Elle s’endurcit encore plus.

À sa sortie, elle dégote une vieille ferme et fait découvrir la vie en communauté aux filles de Foxfire. Le gang renaît. Pour pouvoir entretenir la maison, même si certaines travaillent, les petits boulots ne suffisent pas, il faut rançonner, braquer, toujours des hommes, riches si possible. Et partager avec les plus déshéritées. Puis c’est l’escalade, l’idée de kidnapper le père d’une jeune fille qui venait rendre visite à Legs en maison de correction devient de plus en plus séduisante. Mais ces amazones ne sont pas que violence, elles sont tendresse aussi quand elles se pelotonnent l’une contre l’autre à l’heure du coucher, qu’elles se jurent fidélité en amitié à la vie à la mort.

Joyce Carol Oates alterne poésie et crudité de la langue pour nous emporter d’un souffle dans les aventures de ces pionnières du féminisme saisies par une fureur de vivre, sans limites. Laurent Cantet, le réalisateur d’Entre les murs, a fidèlement porté à l’écran ces Confessions d’un gang de filles sous le titre Foxfire. 

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Virgin Suicides

« Manifestement docteur, vous n’avez jamais été une fille de treize ans… » Voilà ce que balance à un médecin, Cecilia, la plus jeune des sœurs Lisbon, après sa première tentative de suicide. Mystérieuses, belles, fascinantes et fragiles, toutes choisissent de se suicider l’une après l’autre, en l’espace d’une année. Une bande de garçons qui sont tous tombés sous le charme de ces adolescentes pas comme les autres décide d’enquêter pour essayer de comprendre ce qui a mené ces jeunes filles de bonne famille élevées dans une ville de banlieue américaine des années 70 à se supprimer. 

Avant d’être le film très éthéré de Sofia Coppola qui a révélé la beauté énigmatique de Kirsten Dunst, Virgin Suicides est un roman puissant de Jeffrey Eugenides sur l’adolescence et la rébellion dans une Amérique puritaine où tout ce qui incarne la vie, l’originalité, le charnel détonne. Avec cette particularité littéraire : l’histoire est racontée du point de vue du « nous », ce « nous » extérieur qui décrit le quotidien des cinq sœurs sans apporter de réponse au pourquoi du drame. « Elle gardait le visage baissé, se déplaçant dans son oubli du monde, les tournesols de ses yeux fixés sur le drame de sa vie que nous ne comprendrions jamais », dit ce « nous » fasciné à propos de Lux, la plus sensuelle des filles.

Les sœurs Lisbon vivent en vase clos, leur mère leur interdit toute forme de « péché » : la musique, les sorties, les flirts, elles ont seulement le droit d’inviter parfois un garçon à regarder la télévision le dimanche soir en présence de toute la famille. Mais les sœurs Lisbon bouillonnent, boivent et fument en cachette, écoutent du rock, surtout Lux la délurée. Elles sont animées d’une soif inétanchable de sensations, elles comptent bien, malgré la pression familiale, s’émanciper. Cela se passera lors du bal du lycée, chacune a exceptionnellement le droit d’être chaperonnées par un garçon. Lux va trop loin, elle découche et, à partir du lendemain, sa mère tient ses filles cloîtrées dans leur chambre. Elles n’ont même plus le droit d’aller au lycée. À propos des recluses, les garçons qui les apercevaient par la fenêtre disaient : « En plus de leur beauté il y avait maintenant une nouvelle souffrance mystérieuse, parfaitement silencieuse, visible dans les bouffissures bleues sous leurs yeux ou la façon dont elles s'arrêtaient parfois en plein milieu d'une enjambée, regardaient par terre, et secouaient la tête, comme si elles étaient en désaccord avec la vie. »

Les effluves féminins étouffants, mélange de parfum, de savon et de sang menstruel saturent l’atmosphère du roman, où l’on sent l’odeur de la mort approcher à plein nez. Jeffrey Eugenides nous enferme alors dans l’étrangeté de ces adolescentes en souffrance, rebelles à leur façon, qui cherchent dans l’excès une porte de sortie. « Faire l’amour sur le toit était déjà de la folie, mais faire l’amour sur le toit en hiver était un signe de dérangement, de désespoir, d’autodestruction qui n’avait plus rien à voir avec les petits plaisirs furtifs qu'on s’offre derrière un arbre ou sous la pluie. Bien que certains de nous vissent Lux comme une force de la nature insensible au froid, une déesse de glace générée par la saison elle-même, la majorité savait qu’elle était une fille en danger ou désireuse d’attraper la mort. » 

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L'Amie prodigieuse

Je vous en ai déjà fait une recension dans mon article sur mes lectures « Airbnb », mais je ne peux pas parler d’adolescentes rebelles sans évoquer les deux personnages principaux de L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante, Lila et Elena. Lila l’ultra douée, l’ultra sensible, au caractère impossible et à la beauté magnétique, rebelle en toutes circonstances, Elena surnommée Lenu, la narratrice, bûcheuse, élève appliquée, au physique en apparence plus ingrat, qui elle aussi aspire à la liberté et la trouvera grâce aux études. Deux amies au lien indéfectible, malgré les disputes, malgré les jalousies, malgré la dureté de la vie quand on naît au féminin dans les cours bruyantes d’un quartier miséreux de Naples. « Je ne suis pas nostalgique de notre enfance : elle était pleine de violence. C'était la vie, un point c'est tout : et nous grandissions avec l'obligation de la rendre difficile aux autres avant que les autres ne nous la rendent difficile », confie Lenu.

Toutes deux sont balancées très tôt dans l’adolescence, devant se défendre contre tous : la dureté des parents, les railleries des garçons, la violence et les sollicitations pressantes des fils de mafieux. Elles ne sont que deux contre le reste du monde, mais leur amitié passionnelle, leur volonté d’ascension sociale, leur soif d’émancipation précoce leur insufflent une rage incroyable. Lila n’a pas peur d’en venir aux mains, et Lenu se sent protégée par cette amie hors du commun à la répartie qui décoiffe. À elles deux, elles forment une bande de filles. Et lorsque Lenu continue ses études au collège puis au lycée, elle aide Lila, qui a arrêté l’école parce que ses parents voulaient qu’elle travaille à la petite cordonnerie familiale, à se cultiver, jusqu’à même apprendre le latin. Lila l’insoumise, contre toute attente, choisira le mariage précoce, et déjà l’on sent poindre la révolte rageuse en l’ado trop vite devenue épouse. Le premier tome de cette saga italienne est porté par l’énergie vivifiante de ces deux adolescentes qui ne baissent jamais les bras. 

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13 Reasons Why

« J'espère que vous êtes prêts, parce que je vais vous raconter l'histoire de ma vie. Ou plus exactement, la raison pour laquelle elle s'est arrêtée. Et si vous êtes en train d'écouter ces cassettes, c'est que vous êtes l'une de ces raisons. » Hannah Baker avait 16 ans et elle a décidé de se suicider. Clay Jensen reçoit sept cassettes enregistrées par Hannah Baker avant qu'elle ne se supprime. Elle y parle de treize personnes qui ont, de près ou de loin, influés sur son geste. Et Clay en fait partie.

En entendant ces mots, Clay Jensen croit à une erreur, il pense n'avoir rien à voir avec la mort d'Hannah Baker. D'abord choqué, il erre dans la ville endormie, suspendu à la voix de son amie. Hannah n'a presque rien vécu d'extraordinaire ; elle a juste vécu. Et malgré le fait qu'elle ait décidé d’abandonner, elle a vécu. Avec courage et ténacité.

Hannah était une ado plutôt jolie, plutôt bonne élève, aimée et choyée par ses parents, des parents qui n’ont rien vu venir de sa révolte, puis de sa souffrance, de son dégoût des autres et finalement d’elle-même. Hannah est la lycéenne un peu fleur bleue qui a fait la mauvaise rencontre, au mauvais moment, un garçon qui a contribué à lui coller une réputation de « coucheuse », de « fille facile ». Hannah était simplement une ado libérée, et elle va se retrouver piégée par un harcèlement insidieux. En décidant de se donner la mort, Hannah Baker n’est pas lâche, elle est une rebelle, à sa façon, une rebelle qui certes a fait le choix de partir mais en désignant ceux qui l’ont détruite, à petit feu. 

Le roman de Jay Asher a été adapté en série télé diffusée sur Netflix et a déclenché la polémique, certains pays voulant l’interdire parce qu’elle ferait l’apologie du suicide chez les ados. Bien au contraire, le livre et la série pointent les mécanismes qui peuvent mener une jeune fille sans problèmes apparents à commettre l’irréparable. D’une redoutable efficacité.

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Rebelles, un peu

Claire Castillon a cette faculté d’observation de l’humain et de ses bassesses dans les moindres détails. Claire Castillon est une auteure de l’intime précise, cruelle, redoutable parfois. Sa plume acerbe et serrée excelle dans l’art de dépeindre les jeunes filles, les rapports familiaux, le quotidien qui étouffe. Dans ce recueil de 29 nouvelles toutes impeccablement bouclées, la romancière nous emporte dans une musique nommée adolescence, faite d’infimes mais nombreux dérèglements. L’ouvrage s’ouvre sur la cruauté mesquine d’une fille qui ne supporte plus sa mère : « Il y a un rituel que j'observe même quand je suis énervée. Au moment d'aller me coucher, je l'embrasse. Je m'attends à ce qu'elle me déglingue de colère. Quand elle va desserrer les dents, un flot d'injures va se déverser. Dors bien ma grande, dit-elle, sereine, quand je me penche pour l'embrasser. Et c'est comme si l'insulte avait lissé ses traits. » 

Le phénomène de bandes, le besoin d’appartenance des ados à une autre famille que la sienne est décrit par petites touches impressionnistes et ironiques dans la nouvelle intitulée « Le populaire». « Je suis dans le groupe des filles les plus belles du collège, les privilégiées, le groupe des populaires. Et quand on appartient aux populaires, c'est inenvisageable d'aller en cours habillée deux fois pareil. Les fringues, tu les mets, et après, tu les donnes aux pauvres. Et d'ailleurs, les pauvres, tu t'en fous. C'est pas avec les pauvres que tu fais ta vie », clame la narratrice qui, voulant jouer les rebelles, se plie finalement au conformisme du groupe. 

Et puis il y a cette autre adolescente qui « se fringue comme l’as de pique » comme le lui reproche sa mère qui se goinfre de moutarde à n’importe quelle heure, non pas pour attirer l’attention sur elle mais au contraire pour qu’on lui foute la paix : « Je ne vis pas pour que ma présence se remarque mais pour que mon absence se ressente. » 

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The Girls

« Je suis désolée de te décevoir. Je suis désolée d’être aussi affreuse. Je devrais payer des gens pour qu’ils me disent que je suis formidable, comme toi. Pourquoi papa est parti, si tu es aussi formidable que ça ? » Evie Boyd ne supporte plus le quotidien avec sa mère, elle n’a qu’une seule amie, Connie, qui se détourne d’elle. Quand on a quatorze ans, on se prend l’abandon en pleine face et cela fait des dégâts psychologiques.

Evie tombe sous le charme d’une fille aux cheveux noirs, libre, insolente, chapardeuse, la fille du bus. Un jour Evie monte dans le bus et se retrouve enrôlée dans un groupe hippie sous la coupe de Russell. Les filles vivent en communauté dans un ranch délabré, crasseux, mais Evie est fascinée. « Peut-être qu’avant le ranch cette vie m’aurait suffi. Mais le ranch était la preuve que l’on pouvait vivre à un niveau plus qu’exceptionnel ». Là-bas tout lui semble plus fort, plus intense. Surtout son admiration amoureuse pour Suzanne, la fille aux cheveux noirs. Elle est aveuglée par son charisme sauvage et sa sensualité, elle ne s’aperçoit pas qu’elle flirte avec une violence impensable. Suzanne dit de commettre des vols, Evie obéit, Suzanne dit de coucher avec n’importe qui, Evie obéit aussi, comme hypnotisée… Terrible escalade qui fait basculer une rébellion adolescente, une inconscience sauvage vers le pire.

Été 1969, Californie, une bande de filles, un gourou… L’histoire rappelle un fait divers atroce, l’affaire Manson, du nom de Charles Manson qui avait fondé le groupe sectaire La Famille, composée essentiellement de jeunes filles un peu paumées. Sept meurtres sanglants dont celui de Sharon Tate, l’épouse de Roman Polanski, vont marquer cet été rouge sang. La jeune romancière Emma Cline travaille sur ce matériau réel pour en tirer une fiction extrême sur le désir d’émancipation de ces adolescentes qui cherchent par tous les moyens à s’affranchir d’un quotidien ankylosant.   

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Adeline Fleury est l'auteure du "Petit éloge de la jouissance féminine" (éd. François Bourin), de "Rien que des mots" (éd. François Bourin) et de "Femme absolument" (JC Lattès).

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