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Joie : des livres méconnus de Borges, Fitzgerald, Moravia, Oscar Wilde...

Après nos pépites méconnues des XIXe et XXe siècles français, je vous ai dégoté quelques belles surprises du côté de chez Walter Benjamin, Francis Scott Fitzgerald, Borges ou encore Yasunari Kawabata pour clore ce cycle avec une sélection, forcément lacunaire et subjective, qui puise dans la richesse de la littérature étrangère. 

Moi et lui

Mais qui est donc ce « lui » dans ce roman de l’auteur du Mépris et de L’Ennui ? Aucune mise à distance du « moi », aucun dédoublement de personnalité (enfin presque) ; ce «lui » ne désigne rien d’autre que le sexe du narrateur. C’est d’ailleurs avec ce sexe personnifié et doué de parole que dialoguera le narrateur quelques cinq cent pages durant. C’est drôle, très drôle : souvent burlesque, parfois sarcastique, le rire que déploie Alberto Moravia dans ce texte sorti de nulle part est un rire plein d’appétit, gras, sauvage, hargneux et grinçant à souhait. Derrière les influences paillardes et les calembours bas-de-plafond, Moi et lui se lit comme une fable sur le désir tel qu’il est contraint et déformé par la société de consommation, une variation sur la frustration et l’ennui, thèmes ô combien chers à Moravia. Sous les traits de ce personnage aspirant à l’idéal et au sublime mais contraint par les pulsions de son sexe révolté, il donne corps aux paradoxes de l’homme « moderne », tiraillé entre inertie et engagement, conformisme et révolution. 

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L'Art de l'oisiveté

Assurément un livre à feuilleter en dilettante sanglé dans un hamac à l’ombre d’un chêne ou lové dans un canapé duveteux devant une cheminée, un chocolat chaud dans les mains, un soir d’hiver. C’est que L’Art de l’oisiveté est une invitation à donner du temps au temps, à provoquer la pause et s’extraire sans culpabilité de la suite d’événements qui font nos jours. L’auteur du magistral Le Loup des steppes et de l’orientalisant Siddharta ne fait pourtant pas dans ce recueil l’éloge de la paresse mais d’une forme d’attention au monde et de sérendipité à même de déceler les moindres bruissements du réel, ses manifestations les plus infra-ordinaires et la foule de source de contentements à laquelle une pause peut ouvrir. Sous cette esthétique du poète comme ermite - Herman Hesse ne cesse de pourfendre les émotions collectives - se lit une critique acerbe de la société occidentale, de son accélération naissante et de la « banqueroute culturelle » dont elle est le théâtre pour tendre vers l’ « hygiène artistique » du monde oriental. Cet orientalisme (toujours présent dans son œuvre) prend chez Hesse la forme du voyage, posture d’écoute et d’ouverture au monde sensible qu’il érige en véritable savoir-vivre. Sous ses airs de livre de maximes, L’Art de l’oisiveté est un authentique art poétique, qui permet de cerner l’esthétique d’un écrivain inclassable et versatile, sans cesse ballotté entre Europe et Orient, foule et solitude. 

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Intentions

En paraissant la même année que le chef-d’œuvre de sophistication qu’est Le Portrait de Dorian Gray et qui acheva de couronner Oscar Wilde monarque absolu du bon mot et de l’aphorisme, Intentions mettait toutes les chances de son côté pour passer incognito et vivre ses premières heures dans l’indifférence générale. Cela n’a pas loupé. Ce recueil de quatre textes critiques au sein desquels Wilde fait mûrir ses préceptes esthétiques ne fit guère d’émules lors de sa publication et demeure encore aujourd’hui l’un des livres (injustement) oubliés de l’auteur. Il y déploie des argumentaires (qui empruntent ironiquement la forme du dialogue socratique) instituant la critique comme art à part entière, prônant la supériorité de l’artificiel sur le naturel et militant pour un dandysme critique. Le dilettantisme polémique de Wilde, son habilité à déconstruire les modèles établis par une langue agile, mordante et élégante ainsi que son goût inimitable pour la formule font d’Intentions un ouvrage majeur, qui met à bat les principes esthétiques de son époque, transgresse les idéaux moraux pour prôner un retour au sensible ainsi qu’une attention de tous les instants à la conservation d’un second degré, nécessaire et salvateur. Intentions est ainsi l’art poétique de Wilde, pétri à l’amour du paradoxe et de la provocation, qu’on vous presse de découvrir si comme nous vous êtes en manque de nouvelles citations.

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Je me tuerais pour vous

En 2017, un micro-séisme secoue le monde des lettres. Dix-huit écrits inédits de l’auteur de Gatsby le Magnifique sont exhumés d’un fond de tiroir. Seize nouvelles et deux scénarios au sein desquels gravitent les thèmes qui hantent l’oeuvre de Fitzgerald : le succès et la gloire, le désir et la folie, la solitude. L’œuvre dense, riche mais finalement chétive en nombre de pages (tellement on en redemande !) de ce grand romantique désillusionné des années folles se paye des prolongations. Le goût pour l’intrigue, le souci de l’efficacité narrative et l’élégance d’un style concis mais pas sec trouvent dans le format de la nouvelle le cadre idéal pour s’épanouir. Sans forcer son talent, Fitzgerald ivre de belles pages où alternent humour grinçant, rire direct et sans conséquence et profonde mélancolie baignée d’échos biographiques que l’on élude difficilement (motif obsessionnel de l’hôpital, spectre latent de la folie, haine prononcée des médecins et mépris tout aussi prononcé pour Hollywood). Dans d’autres pages, l’écriture à marche forcée d’un écrivain acculé par les dettes se met à jour : intrigues téléphonées, enchaînements de lieux communs et dialogues dignes d’une série Z font de Je me tuerais pour vous un bijou de second degré et de lassitude, une méta-farce sur l’écriture comme gagne-pain chez l’auteur de la magistrale Fêlure

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Sens unique ; Une enfance berlinoise

Dans ce recueil difficilement classable, que Walter Benjamin ne parviendra pas à faire publier de son vivant, il n’est question que d’un unique personnage : Berlin. Berlin comme toile de fond de souvenirs surgis de l’enfance, Berlin comme décor d’errances et de dérives urbaines interminables, Berlin comme territoire mouvant et ses quartiers tantôt lancés dans la modernité, tantôt cossus, populaires et éternels, résistant - à l’instar du Paris d’Eugène Atget - à la disparition et l’oubli. Enfance berlinoise est conçu comme une succession de petites touches, de souvenirs et d’anecdotes précis à souhait (comme ces passages saisissants sur le « Panorama impérial ») qui, se multipliant, viennent désigner une atmosphère, un moment, une époque au travers de la subjectivité du jeune Benjamin. On rêve à chaque ligne le Berlin des années 1900, on s’imprègne des bruits et odeurs qui émanent des longues descriptions de ces pages tranquilles.

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Conférences

Ces douze conférences de l’immense romancier argentin, prononcées entre 1977 et 1978 dans sa ville natale de Buenos Aires, sont le testament poétique de Borges qui entame là une savante entreprise de variation et de synthèse des thèmes qui ont habité son œuvre prolixe. L’auteur de Fictions revient sur son goût du mythe et de l’intrigue, son admiration des grandes épopées littéraires (l’œuvre de Dante comme le roman policier), spirituelles (l’immortalité) et ésotériques (La Kabbale, ainsi que la poésie) parmi de belles digressions sur le temps et l’écriture. Le chapitre « Cécité » qui rend compte de l’expérience profondément bouleversante de sa précoce perte de la vue est un sommet de littérature. De son expérience sensible (au travers d’un beau laïus sur la perception des couleurs), il décolle rapidement vers un tour d’horizon littéraire pour s’attacher aux nombreuses figures de fiction atteintes de cécité et parvenir à ce constat : la cécité est un don. De quoi se remémorer ces quelques lignes de la nouvelle « L’Autre » : « Tu deviendras aveugle. Mais ne crains rien, c’est comme la longue fin d’un très beau soir d’été ».

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La Beauté, tôt vouée à se défaire

Rarement un écrivain n’a connu une destinée aussi vertigineuse que Kawabata : du succès éclatant (matérialisé par un prix Nobel) au suicide, c’est une longue descente dans les tréfonds du désespoir que connut l’auteur des Belles Endormies. S’il est un motif qui traverse son oeuvre de part en part, se durcissant et s’intensifiant à mesure des textes, c’est la fragilité suspendue du Beau et l’obsolescence programmée de ce don fugace sur les objets qu’il habite, un temps. Ces deux nouvelles, longtemps inédites en France, mettent en scène désir, sensualité et pulsions (de vie, de sexe, de mort) dans des tableaux empruntant tantôt à l’enquête, tantôt au conte fantastique ou à la rêverie métaphysique. L’une met en scène une jeune femme manchot et se fait longue digression sur les attributs et causes de la beauté féminine. D’où vient-elle ? Quand se périme-t-elle ? La perte d’un bras signifie-t-elle sa fin ? L’autre nouvelle revient sur les circonstances obscures et troubles de l’assassinat de deux jeunes filles par Saburo Yamabe, criminel qui décèdera avant de s’expliquer sur son acte. L’auteur dissémine alors les pistes et les hypothèses pour tenter de comprendre ce geste de destruction, intimement lié à la force vitale et au désir. Autant de paraboles qui creusent le motif de l’éphémère et de la finitude, dans une atmosphère mélancolique et lunaire qui nous tient longtemps encore après avoir fermé ce livre. 

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Commissaire d'exposition et cofondateur du collectif BLBC, Arnaud Idelon est avant tout un grand passionné de lecture à la recherche de la moindre pépite, culte ou méconnue.