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France, années 50 : les cinq visages de l’air du temps

C’est un article du 30 mars 1958, publié dans le New York Times. Le titre claque : « France’s Fabulous Young Five ». Le quotidien américain se penche sur le cas de « deux filles et trois hommes qui, à peine sortis de l’adolescence, parlent au nom de leurs contemporains agités avec un succès outrageant » : Brigitte Bardot et Françoise Sagan ; Bernard Buffet, Yves Saint Laurent et Roger Vadim.

Ces cinq-là incarnent leur temps, totems futiles d’une époque qui joue à être heureuse. « Depuis l’explosion de la bombe d’Hiroshima et Nagasaki en août 1945, ces jeunes gens croient vivre un sursis avant la déflagration finale et profitent de l’instant présent avec un cynisme juvénile », résume Marie-Dominique Lelièvre dans sa biographie de Brigitte Bardot. Admirer ou détester ces jouisseurs inspirés permet d’oublier un peu la guerre froide et la guerre d’Algérie.

Tous ensemble, en cette fin des années 50, ils contribuent à esquisser les contours d’une culture pop à la française. Vadim ouvre la voie à la Nouvelle Vague, le raz-de-marée yéyé approche…

C’est peut-être le plus étonnant : soixante ans plus tard, ces noms n’ont pas été balayés. « Nous n’avons pas remplacé les modèles », note Clément Ghys dans Vadim, le plaisir sans remords. « À Tokyo ou Paris, on diffuse encore les chansons de Bardot. À Los Angeles ou New York, on maquille les jeunes mannequins comme elle, ou bien comme Deneuve. » Et de s’interroger sur « ce monde si parfait qu’il ne souffre pas de renouvellement ».

Mais ces figures ont désormais quelque chose de figé. Elles sont devenues des clichés. Vadim : l’homme à femmes (Brigitte Bardot, Catherine Deneuve, Annette Stroyberg, Jane Fonda, Catherine Schneider, Marie-Christine Barrault). YSL : grosses lunettes et smoking pour femmes. Buffet : le génie précoce, le milliardaire flambeur, la chute et l’oubli. Sagan, sa « petite musique », la vitesse, la coke, le fisc. BB : « Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ? », les bébés phoques et l’aigreur lepéniste.

Pour retrouver les nuances, le mouvement de la vie, heureusement, il y a les livres.

Vadim, le plaisir sans remords

Quand il meurt en 2000, Roger Vladimir Plémiannikov, né en 1928, laisse quatre enfants et six veuves - parmi elles, quelques unes des plus belles femmes de leur temps. L’homme est ringard depuis vingt ans, ses films se kitschisent et ne sont guère rediffusés. Pas de pitié pour le vieux beau.

Pourtant, Vadim a été quelque chose d’énorme. L’homme absolu. «Pendant à peine deux décennies, son simple nom a été une promesse de corps, de désirs, de femmes », écrit Clément Ghys, journaliste à M le magazine du Monde.

Orphelin de père à 9 ans, conscient que « le bonheur peut ficher le camp à chaque instant, il en profitera, rira de tout, y compris de ses propres malheurs, cherchera à être heureux coûte que coûte ».

Au milieu des années 50, il est le prince de Paris. « Celui qu’on regarde quand il arrive à la terrasse du Flore, dont on se dit qu’il est toujours élégant, que même ses gueules de bois ont l’air délicieuses. » Il est frivole, il est flamboyant, il est libre. C’est un playboy qui s’invente une vie de plaisirs infinis.

Puis, fan absolu des femmes qu’il aime, il les filme. Il collectionne les plans dénudés, choque et passe sa vie dans Paris-Match : il fait ce qu’il faut pour qu’on parle de lui, devient cinéaste à succès. Il transforme Brigitte Bardot, la jeune fille de bonne famille qu’il a épousée, en phénomène. Il respire l’air du temps comme personne. Mieux : il est l’air du temps.

Sous le vintage, Clément Ghys restitue l’incroyable modernité d’une petite bande qui a imposé un nouveau snobisme qui, « dissocié de l’argent ou du titre », ne tient qu’à « une posture, à une manière de se tenir face à la vie ». Et s’interroge avec délicatesse sur notre nostalgie pour cette époque.

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Brigitte Bardot, plein la vue

Gamine amblyope (elle ne voit que de l’œil droit), Brigitte Bardot « se regarde dans la glace de l’entrée et se trouve si laide qu’elle s’imagine adoptée ». Sa mère ne l’a-t-elle pas jugée « ingrate dans son physique comme dans ses actions » ? Adulte, devenue une des femmes les plus désirées du monde, celle dont la simple démarche était un spectacle éblouissant, « Brigitte dort maquillée de crainte qu’au matin son compagnon ne s’aperçoive qu’elle est moche ». On se pince.

Dans ce portrait bienveillant, Marie-Dominique Lelièvre reconstitue ce qu’a été la modernité de Bardot. Avant elle, « Le cheveu est apprêté, raide, amidonné par la laque et les codes rigides. Une femme ne sort pas sans mise en pli. » Certes, elle n’a pas inventé le sex-appeal. Mais elle l’a rendu convenable : « Ses poses provocantes ne sont pas vulgaires, elles sont hardies. Sa naissance bourgeoise légitime une sensualité qu’elle colore d’un vernis de bon goût. »

Au cinéma, alors qu’elle n’aime « ni les tournages, ni la comédie », elle introduit le naturel. À la scène comme à la ville, « elle malmène l’ordre patriarcal en élisant ses amants ». Plus que pour ses qualités d’actrice, le public l’adule pour sa personnalité. Elle séduit les hommes parce qu’elle est sexy, les femmes parce qu’elle s’affirme. Bardot est une libération. « Elle est un corps neuf dans lequel la nation projette un désir de jeunesse, de modernité, de renaissance », écrit encore Marie-Dominique Lelièvre. En regardant BB, la France oublie la guerre et la honte.

Moderne, enfin, son engagement en faveur du bien-être animal. C’est grâce à elle qu’il est devenu obligatoire, d’étourdir les animaux de boucherie avant de les tuer.

Bilan de la portraitiste : « Les êtres à ce point hors normes font bouger la société en profondeur mais au prix d’une grande souffrance : la solitude. » Elle a plaqué ses hommes, le cinéma, son fils. Elle a plaqué ses meilleures chances et la possibilité du bonheur.

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Saint Laurent, mauvais garçon

Comment devient-on un immense créateur ? Et comment devient-on Yves Saint Laurent ? Marie-Dominique Lelièvre remonte le temps pour assembler les pièces du puzzle.

Enfant choyé, adulte rongé par l'angoisse, provincial assoiffé de réussite, bourreau de travail, force de la nature, égoïste hystérique, cocaïnomane tyrannique, hypersensible épuisant, homosexuel torturé, ascétique, excessif, grand timide, poseur, machiavélique, manipulateur, immensément talentueux. Et puis il y a Pierre Bergé - sans qui YSL n'aurait pas été possible. Le portrait de ce personnage secondaire mais central n’est pas le moindre intérêt de cet ouvrage.

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Sagan à toute allure

Dans cette liste, c’est mon livre préféré. Ce n’est pas une biographie ; c’est « un récit de voyage au pays de Sagan ». La journaliste Marie-Dominique Lelièvre a rencontré les amis, la nièce, la banquière, la secrétaire, la dernière compagne de l’écrivaine... Elle a aussi eu l’heureuse idée de consulter un linguiste, qui trouve à la langue de Sagan « un air de famille avec La Fontaine » et constate : « Lorsque la critique parle du style de Sagan, elle parle de son mode de vie. Pas de sa langue. »

Sagan, bien sûr, c’est la vitesse. Celle des voitures (qu’elle n’a « jamais conduit pieds nu » - fin d’une légende), mais pas seulement. Elle «parle vite, mange vite, réussit vite, pense plus vite encore ». « Sagan est rapide et le monde lent. Elle devine la pensée de son interlocuteur avant qu’il n’achève sa phrase. La clairvoyance est un isolant. Françoise Sagan écrit parce qu’elle s’ennuie. Elle joue, elle lit, elle se drogue parce qu’elle s’ennuie. »

Elle est tellement intelligente que tout lui semble vite fade et «assommant » - un de ses mots fétiches. « Le seul effort qu’elle consente, au fond, c’est écrire. Écrire pour des raisons financières, payer ses dettes, ou emmener ses copains en vacances. »

Enfant de la guerre, elle est « d’une génération qui ne cherche pas à se confronter à la réalité pour la changer mais à se divertir de l’excitation vibrante de l’instant ». Le bébé femme de lettres a surgi dans cette France des années 50 qui veut « tourner le dos à la défaite, se distraire, claquer du fric ».

Plus tard, elle accumulera les attributs des playboys : « Faire la fête dans les boîtes de nuit. Posséder un cheval de course. Jouer au casino. Rouler en voiture de sport. Avoir des accidents. Faire un enfant à un mannequin. Collectionner les belles femmes. » Tout en cherchant, désespérément, des gens plus rapides qu’elle. Son fils dit : « Elle voulait admirer, être épatée. Sartre excepté, elle n’en a pas trouvé beaucoup. »

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Bernard Buffet

Sa mort comme une exposition : lorsque Bernard Buffet se suicide, en 1999, son nom est imprimé sur toute la surface du sac en plastique noir qui recouvre son visage.

Star de la peinture à 20 ans, courtisé, célébré, il mène une vie de milliardaire. Il flambe et signe des autographes à la pelle.

Puis, coup sur coup, il est confronté à deux épreuves : en 1958, l'année de ses 30 ans, son amoureux Pierre Bergé le quitte pour Yves Saint Laurent. Puis c'est le triomphe de l'art abstrait. Peintre expressionniste, le voici à contre-courant de son époque. Méprisé par l'intelligentsia, le petit prince de l'art est bientôt oublié. Isolé, il poursuit son oeuvre dans l'indifférence générale. La France le boudera jusqu'à sa mort. Le journaliste Jean-Claude Lamy lui a façonné un beau tombeau.

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Mathieu travaille chez Bookwitty à Paris. Il est responsable éditorial des contenus publiés en français.

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