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Cinq maisons inoubliables de la littérature arabe

C’est un motif romanesque récurrent, propice aux rencontres impromptues et aux tensions larvées. Immeuble, maison partagée, demeure familiale… Dans la littérature arabe, les habitations sont souvent des personnages à part entière et non de simples décors. La vie en communauté, qu’elle soit choisie ou subie, apporte son lot d’avanies et de grâces, et la chronique d’une demeure s’avère souvent un prétexte fécond pour l’écrivain.

Au-delà des perspectives d’intrigue qu’elle apporte, elle permet de peindre une sorte de société miniature, modèle réduit de la vraie. C’est ce qu’offrent les cinq maisons dont je voudrais parler ici. On y entre par la lecture, et des années après, ce sont elles qui nous habitent. 

La Grande Maison

Tlemcen, fin des années 30. Omar vit avec sa mère, sa grand-mère et ses deux sœurs dans une maison collective. Il a faim. Ses journées se déroulent dans un état second, entre quête de nourriture et découverte de la vie. La cuisine partagée, centre névralgique de l’habitation, est à la fois le lieu des rencontres et de la frustration. Les habitants – surtout des habitantes, les hommes sont souvent morts ou en prison – s’y croisent et s’y épient.

De temps à autres, le monde extérieur fait une incursion. Ce sont ces policiers, qui viennent chercher ce voisin qui passe son temps à lire et à parler de politique. C’est encore ce cousin, qui apporte un panier de nourriture qui met les sœurs d’Omar en transe. C’est enfin cette tante, qui évoque les préparatifs d’un mariage fastueux. Des personnages qui viennent rappeler qu’un monde existe en dehors, un monde qui évolue, avec une guerre qui vient et des idées qui se propagent. Surtout, un monde où l’on mange. Omar et sa famille sont prisonniers de la grande maison comme ils sont prisonniers de la faim.

Mohamed Dib fait de leur existence un récit âpre, presque clinique. La misère altère toute possibilité d’action. Et pourtant, la vie déborde. Elle se trouve des interstices entre le désespoir, la fatigue et l’injustice. La Grande Maison est un livre brutal, qui ne dissimule rien, n’adoucit rien, mais ne se complait pas pour autant dans la description du malheur. Il offre un témoignage poignant sur la vie quotidienne des Algériens pauvres pendant la colonisation, et dans le même temps un récit universel sur l’enfance. 

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L'Immeuble Yacoubian

Traduit en plusieurs langues et adapté au cinéma, L’Immeuble Yacoubian est un incontournable pour tous les amoureux du Caire. Situé sur la rue Soliman-Pacha (l’actuelle rue Talaat-Harb, pour ceux qui ont eu la chance de visiter la capitale égyptienne), en plein cœur du centre historique, l’édifice abrite un condensé de la société du pays.

Le notable déchu Zaki Dessouki, nostalgique de l’avant-Nasser, y croise les habitants pauvres des cabanes de la terrasse (équivalent local et particulièrement spartiate de nos chambres de bonnes). Taha, le brillant fils du portier qui rêve de devenir officier de police, y subit la condescendance des propriétaires fortunés des appartements des étages. Hatem, le journaliste, y ramène son jeune amant, tandis qu’Azzam, l’homme d’affaires, y dissimule sa seconde épouse. Peu à peu, leurs parcours individuels, qui se nouent où s’ignorent, se retrouvent pris au piège des contradictions de la société égyptienne, entre discours démocratique et corruption généralisée, filouterie et bigoterie, le tout sur fond de montée de l’islamisme, dont les sirènes séduisent parfois les esprits les plus nobles.

Écrit en 2004, bien avant les Printemps arabes, L’Immeuble Yacoubian prend aujourd’hui une dimension prophétique. Ces personnages portent en eux les germes de la révolte qui débouchera en 2011 sur les manifestations de la place Tahrir. On y trouve aussi les signes avant-coureurs du djihadisme meurtrier qui gangrène actuellement la région du Sinaï. En plus d’un roman trépidant, Alaa El-Aswany nous offre donc un éclairage passionnant sur l’Égypte contemporaine. 

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Une maison au bord des larmes

Cette « maison au bord des larmes » est une maison de famille. Celle de l’auteur, Vénus Khoury-Ghata, qui revient sur les traumatismes de sa jeunesse, dans le Beyrouth des années 1950. La narratrice, ses sœurs, et surtout son frère, subissent le joug d’un père austère et violent. Le fils de la famille devient le souffre-douleur de son géniteur, qui projette sur lui les culpabilités qui le rongent. Celle d’avoir renoncé à son projet de devenir prêtre pour épouser sa femme, d’abord, puis celle d’avoir perdu leur première fille, morte à huit mois. Impuissante, la narratrice assiste au martyr de son frère adoré, victime d’humiliations permanentes, poussé à prendre la fuite. Il sombre progressivement dans la drogue et la folie, jusqu’à ce que son père le fasse interner. C’est alors que sa sœur lui reprend la plume, comme pour honorer une promesse implicite.

À ce récit parfois insoutenable, se superpose la peinture truculente d’une vie de quartier pittoresque. Le contraste entre la violence des scènes d’intérieur et l’insouciance qui émane des descriptions du monde des autres, des voisins, est saisissant. Mais cette légèreté est fragile. Car Une maison au bord des larmes est aussi un livre sur la guerre qui vient, s’apprêtant à noyer dans un drame national le drame intime de la famille. La maison, depuis, a été détruite dans un bombardement. 

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Villa des femmes

La « Villa des femmes » est d’abord le domaine d’un homme, Skandar Hayek, riche industriel libanais dont rien ne semble devoir troubler la tranquillité. Il vit avec sa femme, sa sœur, sa fille et ses deux fils, dans une quiétude faite pour être éternelle. Jusqu’au jour où une crise cardiaque vient mettre une fin prématurée à cette existence idyllique.

Le fils cadet, le plus apte à reprendre les rênes de la propriété, s’est lancé dans un périple autour du monde qui l’éloigne durablement de la villa. L’aîné reprend les affaires de la famille, mais multiplie les mauvaises décisions. Finalement, alors que la guerre arrive, ce sont les trois femmes qui se retrouvent gardiennes de la grande maison. Les tensions s’exacerbent alors peu à peu entre Mado, la sœur du défunt qui rumine ses déceptions, sa femme Marie et sa fille Karine.

Roman crépusculaire, Villa des femmes chronique la fin d’un monde. Certains personnages tentent de le fuir avant qu’il ne soit trop tard, d’autres s’y accrochent au contraire coûte que coûte. Comme la rancunière tante Mado, qui persiste à rester dans la villa quand celle-ci se retrouve sous les tirs des milices. 

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La Maison du Néguev

Parler de maisons, c’est parler de « chez soi », et c’est parler de terre. Ce rapport viscéral au pays d’origine, incarné par une habitation précise, est particulièrement prégnant dans La Maison du Neguev, de Suzanne El Farrah El Kenz. Une Palestinienne en exil retourne sur les traces de son passé en compagnie de son fils, auquel elle tente de transmettre un héritage dont elle sent qu’il commence à lui échapper. Elle veut notamment se rendre à Beer Sheva, voir la maison où sa mère a grandi, et dans laquelle vivent désormais des Israéliens.

La Maison du Neguev est bien sûr un roman sur la tragédie palestinienne, mais il serait réducteur de n’y voir qu’une métaphore du conflit. Au-delà de la géopolitique, il s’agit surtout d’un livre sur l’exil et sur la transmission. Que gardons-nous d’un endroit que nous avons quitté ? D’un endroit où nous n’avons jamais vécu mais où tout nous renvoie ? Suzanne El Farrah El Kenz fait ressortir toute la complexité de ces questions, sans chercher à nous imposer de réponse. 

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Journaliste. Je lis des livres, souvent arabes.

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