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BD africaine : entre témoignage, politique et poésie

La « bande dessinée africaine » – entendons ici subsaharienne – est bien peu connue du public occidental. Certains pays sont pourtant particulièrement créatifs : la République Démocratique du Congo, héritière de la tradition belge, la Côte d’Ivoire ou encore l’Afrique du Sud. Et de plus en plus d’auteurs se font un nom au-delà des frontières de leur pays. Souvent publiés dans les journaux ou les revues locales (Gbich en Côte d’Ivoire ou Ngah à Madagascar), ils sont cependant nombreux à éditer leurs œuvres en Europe du fait du manque de structures sur leur territoire. La série d’ouvrages présentés ici n’est évidemment qu’un regard singulier sur cette bande dessinée venue d’Afrique noire qui a souvent à cœur de parler de ses peuples, ses histoires, ses politiques, et qui touche également à la poésie.

Aya de Yopougon - L'intégrale, tome I

Dès ses premiers pas, Aya de Yopougon rencontre le succès qui lui est dû : prix du premier album au festival Angoulême de 2006, cette histoire est portée à l’écran par les auteurs eux-mêmes en 2013.

Cette saga en six tomes se déguste comme un jus de goyave. Elle développe les péripéties d’une ribambelle de personnages dont nous suivons les soirées au maquis (bar dansant), les amours déçus, les trahisons, les traditions… Autour de la sage Aya, jeune fille de 19 ans, s’agite ainsi Yopougon, quartier populaire d’Abidjan, à la fin des années 70. Les pagnes colorés traversent les cases au rythme des échanges pimentés, où la langue exprime toute sa saveur et sa poésie. Ici l’on s’enjaille, on évite palabre ou l’on se dispute à coup de proverbes, on ponctue ses phrases de deh, de ô, de même...

Si l’on sillonne gaiement les rues où Marguerite Abouet a vu le jour, l’auteure évoque cependant, sous la fraîcheur de l’autodérision, les brutalités d’un monde où les relations sont biaisées par le désir d’argent, par une sexualité masculine oppressive, ou par l’interdit moral. 

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Tempête sur Bangui

En 2012, François Bozizé est depuis neuf ans à la tête de l’un des pays les plus pauvres du monde, et fête juste sa réélection. La Séléka, composée de différentes factions à majorité musulmane et défendues par des troupes de mercenaires tchadiens, libyens et soudanais, lui reproche cependant de vouloir changer la constitution. Le nord de la République centrafricaine se couvre rapidement de sang, et les rebelles s’acheminent vers la capitale.

De ses yeux d’auteur banguissois, Didier Kassai témoigne de ces temps d’attente, de ce calme avant la tempête. Et, malgré les accords de paix de Libreville signés en janvier 2013, de cette déferlante de violences sur la « route de la mort » ou rue de l’Indépendance, devenue la scène de chacun des coups d’État. Les pillages et tueries transforment la ville en terrain de jeu morbide pour ces hommes qui, fiers de leur pouvoir, se pavanent derrière leur « kalach ».

Impuissant, lassé, pragmatique, l’auteur décrit ce théâtre macabre qui n’en finit pas de se répéter, et dont les acteurs ressemblent tant à des tortionnaires, qu’à de terribles bouffons. Les aquarelles chatoyantes, les visages noir charbon de ses personnages, le dessin enjoué, dynamique, tranchent ici avec le sujet. L’on se surprend même à prendre le temps et le plaisir de la découverte d’une ville dépeinte dans ses moindres détails.

Cette poignante chronique de guerre, complétée en fin d’ouvrage par l’éclairage d’Amnesty International, se poursuit également sous les balles des Anti-Balaka sur le site de La Revue Dessinée

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Chaos debout à Kinshasa

Barly Baruti et Thierry Bellefroid, auteur majeur de la bande dessinée congolaise et célèbre journaliste belge, signent une œuvre de talent. Histoire fictive mais rigoureusement documentée, Chaos debout à Kinshasa inscrit son intrigue au cœur des années 70 autour du « combat du siècle » opposant Mohamed Ali et George Foreman.

Mobutu, au pouvoir depuis neuf ans, mène d’une main de fer sa politique de « zaïrianisation », ou décolonisation culturelle : il impose ainsi le costume traditionnel, l’abacost, renomme son pays, sa monnaie, son fleuve et impose à chacun d’abandonner son nom chrétien.

L’invitation de Mohamed Ali, dont la mégalomanie et le militantisme panafricain issu de la Nation of Islam résonnent avec les discours du dictateur, est le parfait moyen de nourrir ses ambitions.

Minutieusement ancré dans le contexte géopolitique de l’époque, ce récit choral développe un réseau d’intérêts multiples que chacun cherche à défendre au prix de la morale : de la jeune Blanche désirant libérer son frère des prisons gouvernementales et émigrer aux États-Unis, au diplomate belge convoitant les diamants angolais, en passant par des agents de la CIA en couverture ou le jeune Ernest venu d’Harlem. Les chaudes aquarelles de Barly Baruti énoncent ici la violence des pouvoirs à l’œuvre dans les noirceurs de la guerre froide. 

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Malamine, un Africain à Paris

Il est ici encore question du destin des Africains, mais du point de vue de la communauté immigrée parisienne. Du sombre gris de cette bande dessinée, émergent les interrogations passionnantes liées à l’action politique que tente de mener un peuple en souffrance.

Une fois son doctorat d’économie publique de la Sorbonne en poche, Malamine rentre sur son continent auprès des siens. Il est en effet convaincu que les « intellectuels et artistes immigrés doivent être reconnus à leur juste valeur, et retourner à l’Afrique à laquelle il manque tant ». Mais son entretien au Ministère de l’économie et des finances tourne mal et les membres de sa famille le pressent de retourner en Europe, seul moyen à leurs yeux de les aider.

Dix ans plus tard, Malamine vit dans une chambre de bonne à Paris, est brancardier dans un hôpital et écrit un livre sur « les méfaits des théories de l’école de Chicago sur l’économie africaine ». Aigri, condescendant, il est heurté tant par la vulgarité des Français que par l’inculture de ses pairs.

Défenseur de l’afrocentricité, il rêve d’un peuple réuni, fier de son identité, et suffisamment puissant pour renverser la domination blanche. Son éditeur lui présente alors un militant de l’Osagefyo, qui prône le kémitisme, courant considérant que l’Afrique doit se retrouver autour de son héritage égyptien. Fasciné, Malamine se lance à corps perdu dans ce nouvel espoir, alors même que Barack Obama accède à la présidence des États-Unis. Mais ses certitudes vont bien vite être ébranlées par les hommes et femmes qui l’entourent et qui, comme lui déracinés, tentent de trouver les moyens de défendre leur Afrique. 

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Bitterkomix

Revue fondée en 1992 par Anton Kannemeyer, alias Joe Dog, et Conrad Botes, alias Konradski, Bitterkomix publie la crème de la bande dessinée sud-africaine. En 2009, les éditeurs de L’Association découvrent qu’ils ont des frères d’arme de ce côté de la planète et décident d’en éditer une anthologie traduite en français. Elle regroupe notamment des couvertures de la revue, des planches des deux fondateurs ainsi que de Lorcan White, et des extraits de leurs carnets. Héritiers de la revue américaine Raw crée par Art Spiegelman et Françoise Mouly en 1980, de Robert Crumb, de Charles Burns, les auteurs crient leur haine de la norme. Entre la ligne claire de Joe Dog, maîtrisée, sarcastiquement reprise des Tintin d’Hergé, et le trait expressionniste, brutal, de Conrad Botes, la colère décline ici ses grammaires. Contre les Afrikaners, auxquels ils appartiennent malgré eux. Contre leur histoire coloniale, l’apartheid, une discrimination sociale et raciale encore criante, le capitalisme, le consumérisme blanc, les violences faites aux femmes… Contre une politique et une religion des dominations, qui font des relations de manière générale, et de la sexualité en particulier, une barbarie. 

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Ma mère était une très belle femme

Karlien de Villiers est une enfant de Bitterkomix : elle publie en effet ses premières pages dans la revue tenue par son professeur Anton Kannemeyer. Ma mère était une très belle femme constitue le récit autobiographique de son enfance dans une banlieue afrikaner du Cap. De ce milieu privilégié, elle raconte le quotidien : les barbecues au bord de la piscine en été, la messe au temple le dimanche, l’école protestante. Elle narre également la séparation de ses parents, la dureté de sa belle-mère, le cancer puis la mort de sa mère. Mais le cœur de cette bande dessinée se situe dans ce qui n’est pas décrit, faisant du récit celui d’un aveuglement. De son regard d’enfant, dont les dessins « ligne claire » sont le reflet, Karlien voit passer ces années 80 dans la bulle de son espace intime. En plein apartheid, elle ne se bouleverse pas du renvoi de sa femme de ménage noire, ne réalise pas la portée des discours d’un racisme totalitaire à la télévision, ne ressent, dans la répression d’un état d’urgence renouvelé, que la peur d’une ambiance révoltée. Entre sa mère adorée qui relaie la parole nationaliste, et sa belle-mère abhorrée qui défend les politiques progressistes, c’est dans une naïveté protégée qu’elle traverse l’horreur d’un pays. 

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Dungeon Quest Tome 1

Bitterkomix aura décidément fait des émules. De cette école underground, dans laquelle il a également publié ses premières pages, Joe Daly tire les délirants Scrublands, The Red Monkey dans John Wesley Harding, Highbone Theater, et The Dungeon Quest, prix spécial du jury d’Angoulême en 2010. Éditée en trois tomes, cette série parodie les récits d’aventures, en détournant les codes du jeu de rôle et des jeux vidéo.

Un soir où il rechigne à faire ses devoirs et se plaint d’ennui, Millenium Boy, jeune adolescent à tête d’ampoule, décide de quitter le foyer familial pour partir « à l’aventure ». Muni de son slip de bain, de son bandana, de ses bottes en caoutchouc et de son couteau suisse, il démarre son périple dans les rues du Cap avec 3 points de force, 50 d’intelligence, 14 de dextérité, et 100 de vitalité. Accompagné de ses acolytes Steve, Lash et Nerdgirl, seule femme (muette) du récit, il enchaîne les « corps à corps » avec les ennemis qui leur barrent le chemin, récupère des armes et outils grâce aux adjuvants rencontrés, et se voit attribuer des quêtes qui vont guider leur épopée dans la forêt de Fireburg (du nom du village dans le jeu Final Fantasy Mystic Quest). Le tout commenté par un métadiscours jouissif de cet Indiana Jones sous weed qui, se rêvant « poète », met ainsi à distance ironique les normes d’un genre. Des traits encrés du noir licencieux d’un Charles Burns, ce récit hilarant se gausse du virilisme des comics Marvel, des jeux vidéo de combat type Street Fighter, ou de l’héroïc fantasy d’un Seigneur des anneaux

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Sabine

D’origine gabonaise, Maya Mihindou vit à Paris et se meut dans le monde de l’illustration et du graphisme depuis 2008 entre expositions et éditions. Son premier ouvrage, Sabine, ne se laisse encadrer par aucune frontière : bande dessinée, livre illustré, peu importe. « Ce voyage se raconte à haute voix en prenant l’accent d’un ailleurs inconnu. » Conte initiatique, philosophique, il convie chacun à trouver l’espace qu’il entendra lui dédier, au gré de dessins oniriques, chamaniques, totémiques. Le parcours de ces trois enfants – l’une aspirant à se transformer en sirène, l’autre refusant la farce des mots, le dernier partenaire de recherche – suit le fleuve Ogoué, en quête d’une mémoire. Celle de Grand-Mère l’Autre qui vient de s’éteindre, mais également, puisque comme le cours d’eau toute chose est impermanente, en cours de métamorphose, celle qui engage une identité, présente ou à venir. Vers Sabine, ville natale de l’aïeule, les rencontres jalonnent la découverte d’un monde où le réel est fébrile, hypothétique, violent. Sous les traits ondulants de la dessinatrice, les éléments se mêlent les uns aux autres, créant une osmose aussi calme que tumultueuse entre le corps et l’esprit, l’homme et son environnement, l’existence et ses rêves. Ce livre délicat, empli de poésie, recourt à la puissance des images au sens le plus large du terme pour évoquer avec finesse la brutalité d’enfances déchues lorsque les guerres font rage. 

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Missy

Le titre l’indique : Missy sera le livre du manque. Celui de l’absence de trait des visages qui s’apparentent à ceux, lisses, de mannequins de bois. Celui du vide affectif dont souffre la protagoniste, portant le nom de son mal-être. Strip-teaseuse aux formes plantureuses, elle se désespère de n’être qu’un corps, sous les projecteurs comme sous les draps de son lit. Le scénario, simple, tendre, du français Benoît Rivière, se veut matière d’un récit qui se joue en réalité dans l’exaltation des courbes du dessinateur congolais Hallain Paluku. Contours de la silhouette voluptueuse de Missy, elles énoncent leur arrondi, sensuel, érotique, et deviennent motifs et variations graphiques, jusqu’à tendre parfois vers l’abstraction. Tranchant avec la rectitude des cases, ces rondeurs de femme crient leur enfermement dans la froideur d’un désir masculin. 

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Sarah Dehove est enseignante en banlieue parisienne et critique de bande dessinée.

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